Tennis - Serena Williams

Dominique Monami : "Serena Williams a révolutionné le tennis, et pas seulement par sa puissance"

Serena Williams et Dominique Monami

© Belga

04 sept. 2022 à 08:00Temps de lecture8 min
Par Christine Hanquet

Serena Williams a pris sa retraite, après plus de vingt-cinq ans de carrière. Son exceptionnelle longévité au sommet lui a permis d’affronter plusieurs générations d’adversaires. Dont pas mal de Belges…

Dominique Monami, ancienne neuvième joueuse du monde, ancienne médaillée de bronze olympique en double, a rangé ses raquettes il y a plus de vingt ans. Mais elle suit toujours le tennis de très près.

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Elle a été la première Belge à rencontrer Serena Williams… et à la battre. C’était il y a 25 ans, lors des qualifications du tournoi de Zurich. Ce n’était que le septième match de la carrière de l’Américaine, qui venait d’avoir seize ans.

Entretien…

Dominique, avez-vous des souvenirs de ce match de 1997 ? Et parlait-on déjà de Serena Williams comme d’un phénomène, à l’époque ?

Oui, mais on parlait plutôt "DES phénomènes Serena et Venus". Serena, je l’avais vue jouer pour la première fois une semaine ou deux avant, à Québec. Et puis, je l’ai rencontrée. C’était en qualifications, donc ce n’était pas sur le court central, ni même dans les installations du tournoi. Cela s’était passé dans un club avoisinant. Ce qui était impressionnant, c’était forcément sa puissance. Elle frappait super-fort. En revanche, elle n’était pas régulière, elle commettait beaucoup d’erreurs. C’est pour cela, et grâce à mon expérience, que j’ai gagné le match. Mais je me suis dit que si ses balles se mettaient à rentrer dans le terrain, ce serait très compliqué par la suite. L’année suivante, je l’ai jouée à Roland-Garros. Et en effet, ses balles restaient alors dans le court. Il y avait cette puissance, cette frappe spécifique, cette technique atypique. Et cela s’est confirmé, il n’y avait plus grand-chose à faire, face à la tornade Serena Williams.

Une puissance jamais vue

Une grande puissance, dès le début de carrière de Serena Williams

Au début de la carrière de Serena, et de sa sœur, beaucoup de gens disaient que ces deux-là ne savaient que frapper. Leur carrière a prouvé que ce n’était pas vrai, qu’elles savaient aussi très bien jouer au tennis. Mais c’était nouveau, cette puissance, non ?

Cela a été un changement assez important sur le circuit. Quand j’ai commencé, j’ai vécu la période du tennis défensif. Beaucoup de filles du top 100 jouaient plutôt des balles hautes, et un tennis un peu passif. Et puis, ce tennis n’a plus été efficace, et le jeu est devenu de plus en plus offensif. Avant les sœurs Williams, on avait déjà eu Monica Seles, qui avait un tennis très agressif. Mais j’ai joué contre Monica et contre Serena, et ce n’était pas la même chose. Monica frappait sur toutes les balles, mais ne frappait pas aussi fort, et elle était très précise. Serena avait une plus grande puissance. J’avais vraiment l’impression d’être dépassée, physiquement. Cette tendance est devenue de plus en plus dominante, au début des années 2000. Kim Clijsters frappait très fort aussi, d’ailleurs. Et le tennis actuel est fait de frappes très puissantes. Les joueuses, en règle générale, frappent beaucoup sur tout. Et il y a peu de variations. A leur époque, ce n’est pas que Serena et Venus ne savaient pas jouer au tennis, loin de là, mais leur puissance a fait qu’elles ont dominé le circuit féminin pendant des années. Il y a eu des exceptions, dont Justine Henin, qui arrivait à produire un tennis plus fluide et plus varié, et à contrecarrer le jeu des deux Américaines.

On dit souvent que Serena Williams a révolutionné le tennis. C’est grâce à cette puissance, ou c’est beaucoup plus que cela ?

Selon moi, c’est beaucoup plus que cela. Serena et Venus n’ont pas seulement révolutionné le jeu par leur puissance tennistique. Il y a aussi eu leur personnalité, une forte personnalité. Elles avaient des points de vue, et une façon nouvelle de les défendre. Je me souviens de réflexions un peu spéciales, voire choquantes, en conférences de presse, quand elles évoquaient leurs matches. Il y en a une que je n’oublierai jamais, c’est quand elles disaient "même dans mon plus gros cauchemar, je ne pouvais pas m’imaginer perdre contre telle ou telle joueuse". Des choses qui ne se disaient jamais. Mais elles, elles ont pris l’habitude de le faire. Et quand je parle de leur personnalité, c’est aussi parce qu’à côté du tennis, elles avaient plein d’autres préoccupations. Elles s’intéressaient à la mode, elles ont créé leur propre ligne de vêtements, elles ont pris des actions dans d’autres équipes sportives. Ce sont des joueuses qui avaient d’autres intérêts que le tennis, dans la vie. Et cela, c’était aussi révolutionnaire.

"Avant même le premier point, vous étiez impressionnée, face à Serena Williams"

Dominique Monami, en 1999

Vous évoquiez leur grande confiance en elles. On parle aussi de leur mental, là. Et une adversaire, quand elle savait qu’elle allait jouer contre Serena Williams, elle avait déjà en grande partie perdu le match…

Je peux confirmer (rires)… Que ce soit Venus ou Serena, ce qui m’avait beaucoup marquée, quand je les avais jouées, c’est cette guerre psychologique, qu’elles installaient dès l’échauffement. Pendant les cinq minutes d’échauffement, elles faisaient tout pour rentrer dans votre tête. Elles essayaient de vous impressionner, en frappant fort quand vous étiez à la volée, en tentant de vous frôler sur les smashes, en ne tenant pas compte de vous si vous étiez en train de servir. Et cela, sans s’excuser si jamais elles vous touchaient. Leur jeu psychologique commençait, avant même le début de la rencontre. Dans les vestiaires, ce n’était pas le cas, je n’ai en tout cas pas eu cette impression. Un jour, j’ai battu Venus. Et lors de la poignée de main, j’avais l’impression que ma main allait être complètement broyée. Son regard, c’était presque comme deux fusils qui me tuaient. Ce jour-là, en sortant du terrain, j’avais dit à mon entraîneur que je n’allais pas rentrer dans le vestiaire directement, ne sachant pas si j’allais en ressortir. Naturellement, il y a un brin d’humour dans ce que je raconte. Mais c’est pour dire à quel point, psychologiquement, Serena que Venus avaient cette capacité de vous impressionner. Avant même de jouer le premier point.

Une tentative de record trop stressante

Serena Williams, fan de mode

Ces dernières années, on a dit que Serena Williams ne faisait plus peur à la jeune génération. Et elle a arrêté de gagner des Grands Chelems, peut-être en partie à cause de cela…

Il y avait toujours cette marque de respect pour elle, parce que les jeunes joueuses ont grandi avec l’image de la grande Serena Williams. Mais il n’y avait plus cette crainte, en effet. Et puis, comme je l’ai dit, le tennis a énormément évolué, et maintenant tout le monde frappe fort. Donc, elle n’a plus fait la différence avec sa puissance, les dernières années. Et puis, forcément, l’âge avançant, elle n’a plus récupéré de la même manière, et elle s’est souvent blessée. Et surtout, il y a eu le fait de pouvoir devenir la plus grande de tous les temps, dans les tournois du Grand Chelem. Il y a eu ce record à éventuellement battre, ce qui est un peu entré dans sa tête. C’est vrai qu’elle était très forte mentalement, mais je pense qu’à un moment donné, cette quête de record a eu un impact important sur les dernières finales qu’elle a joué en Grands Chelems. Elle était à la recherche de ce 24e titre, et elle a commencé à ressentir une forme de stress. Et c’est là qu’on a vu des moments de nervosité qu’on n’avait pas l’habitude de voir chez elle. Le doute s’est immiscé dans sa tête, et elle n’a plus gagné ses grandes finales. Elle aurait tellement aimé gagner ce 24e Grand Chelem, pour être la plus grande de tous les temps dans ce domaine-là.

Vous avez dit à quel point elle était impressionnante. Mais est-ce que pendant votre carrière, ou après, vous avez eu l’occasion de partager des moments "normaux" avec elle ? D’avoir de vraies conversations ?

Oui, même sur le circuit, en dehors des matches, quand on ne devait pas se rencontrer. Serena et Venus sont Américaines, donc elles ont bien évidemment une mentalité différente. Mais j’ai eu l’occasion de discuter avec elles, et avec leurs parents. Elles étaient très "OK", en fait. Et pas du tout fermées. J’avais de bons contacts avec elles. Je les ai revues après ma carrière à une ou deux occasions. On s’est saluées, et on a discuté. Ce n’étaient pas des grandes conversations, mais elles avaient du respect vis-à-vis de moi aussi. En fait, je dois dire qu’elles sont très respectueuses par rapport aux autres joueuses. C’est vrai que quand vous arrivez dans le top 10 mondial, vous avez un certain statut. Et elles avaient du respect pour moi, du fait que je suis entrée dans le top 10. Ce sont deux personnes qui sont très accessibles, en dehors du terrain. Et avec lesquelles vous pouvez parler de tout. On avait discuté de leur ligne de vêtement, de la mode, et pas forcément de tennis.

"Elle a parfois eu un côté Drama Queen, qui a un peu terni son image"

Avez-vous de l’admiration pour Serena, maintenant que tout est terminé pour elle ? Pour sa longévité, pour son palmarès, pour sa personnalité ? Avez-vous de l’admiration, en plus d’un respect évident ?

Le respect, oui, je l’ai. L’admiration pour son palmarès, très certainement, parce qu’elle a marqué le tennis. Justine aussi, a marqué le tennis. Kim aussi. Chacune à sa manière. La seule chose qui m’a toujours un peu dérangée, dans la personnalité de Serena Williams, c’est son côté "Drama Queen". Elle était souvent dans l’exagération, quand quelque chose ne se passait pas bien pour elle. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle a été disqualifiée à l’US Open. Si ça ne tournait pas à son avantage, elle avait de temps en temps une attitude que je trouve décevante. Parfois, on avait l’impression qu’elle allait presque mourir sur le terrain sur un point, et elle courait comme une gazelle sur le point suivant. Ce côté de Serena m’a un peu déplu. Mais j’ai du respect pour elle par rapport à sa carrière, oui, bien sûr. C’est une championne extraordinaire, qui a inspiré énormément de joueuses. Le tennis agressif, c’est elle qui l’a amené, avec sa sœur. Le fait de frapper fort, cela vient des sœurs Williams. Il faut leur donner énormément de crédit. Et Serena a marqué le tennis féminin, c’est une super-championne. Avec ce petit côté, malheureusement, de "Drama Queen", comme je le disais. Et qui a un peu, pour moi, terni cette image. Mais si on regarde globalement, c’est une personne extraordinaire, avec des résultats extraordinaires.

A la recherche de la nouvelle star

Western & Southern Open - Day 4

Le tennis féminin a besoin de stars. Et on a l’impression que c’est la dernière star qui s’en va. Les filles qui occupent le haut du classement ne sont pas des stars, n’ont pas le même charisme. Elles vont et viennent. Que va-t-il se passer maintenant pour le tennis féminin ?

J’adore la personnalité d’Iga Swiatek, et on voit qu’elle a une bonne mentalité. Après avoir gagné un Grand Chelem, elle a confirmé, et elle a continué à réussir de grands résultats. C’est, selon moi, la joueuse qui peut garder le tennis féminin dans la lumière, d’une manière positive. Mais c’est vrai que depuis quelques années, le tennis féminin est en manque de leaders. Cela peut souligner aussi les performances extraordinaires de Justine Henin et de Kim Clijsters. Cette capacité à jouer semaine après semaine, Grand Chelem après Grand Chelem, et à réussir des résultats extraordinaires, elles l’avaient. Mais maintenant, on voit à quel point ce n’est pas évident du tout. Sur le circuit masculin, il y a encore des personnalités avec des styles différents, avec des jeux différents. Mais sur le circuit féminin, on est dans du tennis stéréotypé. C’est pour cela que j’étais très contente quand Ashleigh Barty occupait la première place mondiale. Elle avait un tennis atypique, et elle savait tout faire. Et on manque de cela, maintenant, et de fortes personnalités. De joueuses qui arrivent à confirmer, en gardant un niveau optimal, semaine après semaine. Mis à part Swiatek, qui est la seule joueuse qui est, pour moi, capable de le faire. Mais c’est très compliqué.

Ecoutez Dominique Monami…

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