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Diminuer la vitesse à 100 km/h sur l'autoroute : 'écologie liberticide' ou plutôt 'liberté du parapet' ?

Le Déclic philo de Maxime Lambrecht

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Le panel citoyen wallon propose de réduire la vitesse sur les autoroutes à 100 km/h pour le climat. Cette proposition, reprise par le ministre Philippe Henry, alimente le débat autour du concept de 'l'écologie liberticide'. Enjeu majeur de notre planète, cette mesures écologique est-elle vraiment contraignante pour la population ? Carte blanche de Maxime Lambrecht, docteur en droit, chercheur en éthique et en droit d’Internet à la Chaire Hoover d'éthique économique et sociale dans Déclic

Réduire la vitesse des véhicules à 100 km/h sur l'autoroute, c'est une mesure déjà mise en place aux Pays-Bas, et qui avait été aussi proposée par la convention citoyenne pour le climat en France, suscitant moult polémiques.

Chez nous aussi, mêmes éléments de langage face à cette proposition de 100 km/h sur autoroute : accueil glacial de la part de Georges-Louis Bouchez, qui redoute que cela crée du clivage au sein de la population - une préoccupation qui lui tient fort à cœur -, et qui souligne aussi l’importance de 'maintenir les libertés'. Mais réaction négative aussi de Paul Magnette, qui critique les méthodes 'punitives', et soutient qu’il faudrait commencer par s’occuper des jets privés des milliardaires.

Sur ce dernier point, ce n’est pas moi qui vais lui donner tort, vu ma chronique du mois dernier sur l’impact carbone catastrophique des vols en jet privés, où je plaidais pour une équité dans le partage des efforts. Mais il faut bien commencer par quelque chose. Et à trop mettre de préalables, on risque de ne jamais se mettre à l’ouvrage.

Rouler à maximum 100 km/h, on y gagne plus qu'on y perd

Que penser de ces critiques d’une écologie que certains qualifient de 'punitive', ou de 'liberticide' ?

Passons d'abord sur 'l’écologie punitive', une formule un peu outrancière qui semble supposer un sadisme un peu bizarre dans le chef des écologistes. Mais face à un péril existentiel comme le réchauffement climatique, ce serait pas vraiment scandaleux de devoir recourir à quelques mesures un peu contraignantes ou embêtantes… Mais en l’occurrence, si on regarde la proposition des 100km/h, il s’agit sans doute d’une des mesures les moins contraignantes par rapport à l’impact pour le climat.

Ainsi, selon l’institut VIAS, un belge parcourt en moyenne 33 km par jour. Donc avec 70% de trajet sur autoroute, en moyenne le passage à 100km/h ferait perdre moins de 2 minutes par jour, même pas 15 minutes par semaine.

Or, cette diminution de vitesse permettrait en théorie d’économiser de 10 à 20% de carburant, et donc d’éviter de 10 à 20% d’émissions par trajet sur autoroute. Et ce n’est pas rien parce que le secteur du transport, c’est le 2e secteur le plus émetteur en Wallonie, avec environ 25% des émissions. Donc réduire substantiellement les émissions des automobiles, en plus de générer des économies sur le carburant, et tout ça pour 2 minutes par jour, est-ce que c’est vraiment une punition, ou un sacrifice insupportable ?

Nicolas Decorte / iStock / Getty Images Plus

Et "l'écologie liberticide" alors ?

Les appels à la liberté face aux mesures écologiques ont tendance à laisser perplexe.

D’abord, parce que la vie en société est forcément encadrée par des règles. Et la circulation routière est justement l’exemple type d’une pratique qui ne pourrait pas exister sans règles du jeu. L’obligation de rouler à droite, c’est liberticide ? Et le permis de conduire, les feux de signalisation, ils sont liberticides eux aussi ? Et est-ce que les habitants du Royaume-Uni, de la Floride, du Québec et des Pays-bas, sont vraiment moins libres que nous parce que la vitesse maximale y est de 110 ou 100 km/h ?  

Ensuite, la liberté, c’est une valeur importante. Mais ce n’est pas la seule valeur qui importe : le bien-être, la santé, la cohésion sociale, la sécurité, etc. sont autant d’autres valeurs qui doivent être mises en balance avec la liberté. C’est pour cette raison qu’il peut être raisonnable de limiter la vente d’armes pour éviter les fusillades, ou prendre des mesures sanitaires pour protéger les plus vulnérables, ou réduire nos émissions pour protéger ceux qui seront les plus impactés par le réchauffement climatique. 

Plus fondamentalement, nos libertés sont et seront elles aussi affectées par les changements climatiques. Liberté d’habiter dans certaines régions rendues inhabitables par la montée des eaux, les inondations ou les canicules. Liberté d’arroser ses plantations lors de sécheresses et de pénuries d’eau… 

En fait, plus on tarde à agir pour réduire drastiquement nos émissions, plus notre liberté de choisir comment gérer la crise climatique s’amenuise. 

Comme le disait Vaclav Havel, l’ancien président tchèque : si l’on suit les prédictions des climatologues, "nos libertés sont équivalentes à celles d'une personne suspendue au parapet du 20ème étage". Un peu comme quelqu’un qui resterait accroché, suspendu, refusant même de lever le petit doigt pour laisser le maçon re-cimenter la corniche, en s’écriant qu’on atteint à sa liberté.
Entre ne pas lever le petit doigt, ou ne pas lever le pied de l’accélérateur, jusqu’où défendra-t-on cette liberté du parapet ?

Faut-il toujours recourir à des mesures contraignantes ?

Les règles contraignantes ou les interdictions ne sont évidemment qu’un outil à disposition du législateur, à côté des incitations financières, des investissements, ou des choix de politique énergétique.

Mais face à un problème multidimensionnel comme le changement climatique, il ne faut renoncer à aucun outil : ni le tournevis, ni la truelle, ni le rakagnac. Parce que si l’on ne se met pas rapidement à l’ouvrage pour renforcer ce parapet en train de se fissurer, elle risque d’être bien dérisoire notre belle liberté individuelle. 

Alors à ceux qui crient à l’écologie liberticide pour 2 minutes de trajet en plus, n’oubliez pas de jeter un petit coup d’œil en-dessous de vous, histoire d’être sûr que vous n’êtes pas en train de défendre la liberté de rester suspendu au parapet du 20e étage.

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