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Economie

Dexia: les intérêts divergents de Paris et Bruxelles se lisent entre les lignes

Dexia: les intérêts divergents de Paris et Bruxelles se lisent entre les lignes
05 oct. 2011 à 13:064 min
Par Thomas Nagant

"Une magistrale erreur !" C’est ainsi que l’économiste Eric De Keuleneer qualifiait, sur les antennes de la RTBF, la création de la banque franco-belge Dexia au départ de deux structures purement nationales. Et d’expliquer, sans prendre de gants, comment le management français du Crédit Local de France d’abord, de Dexia ensuite, a accumulé les bévues jusqu’à conduire la banque dans les cordes où elle gît aujourd’hui, sonnée. Un autre professeur d’économie, Paul De Grauwe, estimait lui dans Le Soir qu’en "donnant sa garantie sur les mauvais actifs, l’Etat doit prendre la gestion en mains et faire démissionner" les top managers de la banque. Visé, notamment, l'actuel patron, le Français Pierre Mariani.

Car, vu depuis les écoles de commerce belges, le naufrage de Dexia, c’est avant tout celui de la mainmise française sur une "bonne banque belge" de dépôts, pour orienter l’épargne des Belges (on parle de 30 milliards d'euros) vers des activités risquées selon des formules qui s’avèrent aujourd’hui particulièrement toxiques.

L’histoire, à vrai dire, n’est pas tout à fait la même selon le point de vue qu’on en a à Paris. Pour planter le décor, les médias français usent quasi-systématiquement du qualificatif "franco-belge" pour désigner la banque au bord du démantèlement. Dexia, certes, est une grenouille qui a voulu se faire aussi grosse qu’un  "bœuf dopé aux hormones" mais pas de panique : les gouvernements belge et français interviendront et garantiront la survie de la banque…

Ce qui n’empêche pas des politiques de se fâcher : "Les gouvernements français et belge nous ont dit : on va sauver tout ça, ne vous en faites pas", s’est ainsi exclamé l’ancien Premier-ministre français Laurent Fabius, qui poursuit "On se retrouve avec une banque dont les fonds propres sont de 6 milliards d'euros et les actifs, de 540 milliards d'euros" avant de lancer "on ne va pas se mettre ça sur le dos !", inquiet à l’idée qu’une garantie de l’Etat français puisse devenir une charge susceptible d’abîmer la belle notation AAA de la France. D’autres fustigent le comportement de la banque franco-belge à l’égard des collectivités locales, auxquelles elle a vendu des crédits structurés qui s’avèrent aujourd’hui hautement toxiques.

La banque "franco-belge", elle a bon dos

Oui mais, en fait de "banque franco-belge", c’est plutôt de Dexia Crédit Local qu’il faudrait parler, c'est-à-dire de la banque française du groupe, séparée de la structure belge. C’est elle qui, poursuivant la logique de l’ancien Crédit Local de France –une banque sans déposant- va développer sa politique de crédit aux collectivités locales au moyen de produits structurés alambiqués et  multiplier les acquisitions douteuses, comme le réassureur FSA plombé par la crise des subprimes aux USA - dont Dexia s'est depuis désengagé tout en en assumant le coût-  ou les banques espagnole Sabadell et italienne Crediop.

Dexia Banque Belgique, elle, n’a ni les mêmes pratiques, ni les mêmes structures de financement. En fait, si elle n’était pas logée dans le groupe Dexia, elle se porterait très bien.

Certes le groupe Dexia avait à sa tête un "binôme" franco-belge et l'actionnariat se partage assez également entre Belges et Français, mais d’aucun –à l ’instar d’Eric De Keuleneer – pointent la domination française dans les structures de direction du groupe, avec un conseil d’administration peu informé des pratiques en cours. A l'inverse, le Figaro rapporte que le belge Axel Miller, qui succéda un temps au fondateur français du groupe Pierre Richard, n’a rien changé à la stratégie du groupe, voyant plutôt dans la crise qui menaçait alors une opportunité de grossir encore plutôt qu’un risque de se retrouver fragilisé.

Sur le site de l’hebdomadaire français Le Point, le propos est également bien tranché : Pierre Mariani, l’actuel patron français du groupe et ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy est un "sauveur" venu s’occuper des écurie d’Augias héritées du passé . "Aux commandes depuis le sauvetage de la banque en 2008, l'équipe tricolore emmenée par Pierre Mariani a en effet largement nettoyé le bilan désastreux dont elle avait hérité de la précédente direction, qui s'était fourvoyée dans les subprimes américains", explique Le Point.

Equilibre ou équité ?

Derrière cette approche sémantique différente, il y a toutefois un enjeu remarquable : qui, et dans quelle proportion, devra essuyer les pertes que  la restructuration du groupe provoquera inévitablement ? C’est l’enjeu des discussions actuelles. En présentant systématiquement le naufrage de Dexia comme celui d’une "banque franco-belge", que les deux Etats renfloueront par l’octroi de leur garantie et éventuellement d’autres manières encore, certains cherchent peut-être à partager les frais de manière égale plutôt qu’équitable.

Mais, comme le relève le Nouvel Observateur, s’il y a bien une convergence stratégique entre les deux pays pour sortir de la crise, les Belges sont nettement moins enclins à renflouer les pertes qui trouvent leur origine en France. Après les communiqués rassurants sur la solidité des engagements des deux pays, les divergences pourraient bien vite survenir sur la manière de les tenir.

 

T.N.

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