RTBFPasser au contenu
Rechercher

Regions Bruxelles

Des policiers dénoncent un harcèlement moral systémique dans la zone de Bruxelles Nord

Deux des trois bourgmestres de la zone de police aux côtés du chef de corps, Frédéric Dauphin
19 oct. 2020 à 05:00Temps de lecture5 min
Par Philippe Carlot et Fabrice Gérard

Nous avons déjà abordé la question du harcèlement au sein de la police de la zone de Bruxelles Nord. Mais la situation apparaît encore plus grave que ce que nous avions précédemment décrit. 

Un inspecteur de police met fin à ses jours

Début août, l'inspecteur principal Vincent Marcelis se suicide à son domicile. Quelques jours auparavant, devant des collègues, il tirait ce constat amer : "On m'a tout pris". S'il connaissait des problèmes dans sa vie privée, pour ceux qui le côtoyaient au quotidien dans la sphère professionnelle, il n'y a aucun doute. C'est bien le harcèlement dont il était la cible depuis plusieurs années qui a poussé le policier à mettre fin à ses jours. 

Depuis ce drame, au sein de la zone de police, les langues se sont déliées. Traditionnellement méfiants à l'égard des médias, de nombreux policiers et membres du cadre logistique et administratif (les "Calog") ont souhaité s'exprimer - anonymement - sur l'atmosphère de travail. Nous en avons rencontré une bonne quarantaine, un nombre considérable pour une enquête de ce type. Et tous racontent les brimades, les mutations, l'usage massif du fameux "article 44" qui permet de déplacer des agents dans l'intérêt du service, en principe. Pour punir les récalcitrants ou ceux qui déplaisent, dans la réalité. 

L'article 44 pour punir les récalcitrants

"Avec le nouveau management, c'est le mépris, le harcèlement. On est comme dans un système féodal", explique cet inspecteur. "Vous devez être soumis, ne jamais donner votre opinion, jamais. Sinon, eh bien, vous êtes pris en grippe et après, ben, vous êtes éliminé. D'abord c'est une mutation via un article 44, on vous mute à la circulation, place Meiser, alors que vous êtes agent de quartier. On a eu aussi un grand nombre de commissaires qui ont été virés manu militari. On est venu vider leur bureau pendant la nuit. Ou alors le chef de corps a débarqué en disant 'je ne veux plus te voir, tu dégages.' Vu le climat de terreur qui règne ici, on est un très grand nombre de personnes en congé de maladie ou en accident de travail. Des burn-out, des bore-out aussi, des tentatives de suicide...Vous n'imaginez pas la gravité de la situation."

Concernant le suicide de l'inspecteur Marcelis, le témoin poursuit : "On a un collègue qui s'est suicidé il y a quelques semaines. On l'a humilié, on l'a muté de force vers des services où tout était fait pour que ça se passe mal. Malheureusement, il n'a pas tenu. Le massacre, le discrédit qu'il a subi au boulot, ça a eu raison de lui. Et je ne pense pas que ce sera le dernier."

Les plus de 50 ans et les malades ciblés

Une policière précise qui sont les cibles du harcèlement : les "vieux" (de plus de 50 ans) et ceux qui reviennent d'un congé de maladie et se retrouvent sans bureau à leur retour au travail. Sans bureau et sans affectation. Dans le meilleur des cas, le chef de corps leur soumet trois propositions : deux franchement imbuvables et une troisième à peine meilleure, que l'agent se voit contraint d'accepter. L'un des policiers rencontrés raconte avoir sérieusement songé à se suicider. C'est la première fois qu'il en parle à ses collègues, rassemblés pour livrer leurs témoignages. Il a pu s'en sortir grâce à l'aide d'un psychologue. C'est bien à la gestion autoritaire de l'état-major qu'il attribue son mal être, pas à des problèmes familiaux. 

Résistance au changement? 

La porte-parole de la zone de police, Audrey Dereymaeker, conteste tout usage abusif ou punitif de l'article 44. Il n'y en a eu que 35 en 5 ans, depuis l'arrivée du nouveau chef de zone, explique-t-elle. "Tout se fait dans les règles, en accord avec les membres du personnel et en concertation avec les syndicats. Dans deux cas sur trois, la mutation s'effectue avec l'accord de l'agent. Donc, en effet, dans un tiers des cas, le policier est déplacé dans l'intérêt du service sans avoir marqué son accord. Mais il a le loisir d'introduire un recours au Conseil d'Etat." 

Audrey Dereymaeker insiste aussi sur le fait que de nombreux changements se sont produits depuis l'arrivée de Frédéric Dauphin à la tête de la zone de police. "Je pense que certaines personnes qui se sont plaint auprès de vous ont été dans ces changements. La police est une organisation assez résistante au changement, donc les changements ne plaisent pas toujours. Ce que nous avons toujours voulu, au sein de la gestion de la zone de police, c'est de concerter les choses, dialoguer avec nos partenaires. 

Quand le chef de corps est arrivé dans la zone, il y avait des situations dont on n'avait aucune trace écrite. Donc on ne savait pas pourquoi telle personne avait été déplacée, changée de service, et donc c'était compliqué même pour les aspirations. Est-ce que le collègue avait demandé dans son évolution de carrière à pouvoir tester un autre service? On n'avait aucune trace écrite de cela. Par ailleurs, quand il n'y a pas d'écrit, il n'y a pas de contestation possible. Nous avons voulu être transparents, équitables et cohérents." 

S'il y avait autant d'usages abusifs de l'article 44, les syndicats ne le laisseraient pas passer, conclut la porte-parole de la zone. 

Les syndicats? Ils sont de mèche

L'argument n'ébranle guère nos témoins. "Certains délégués syndicaux trainent des casseroles et ils sont tenus en laisse par l'état-major. Et en plus, si tu contestes ta mutation, on ne te lâche plus", rétorque un policier. Introduire un recours auprès du Conseil d'Etat coûte cher, dure longtemps et le résultat s'avère aléatoire. 

Devant un tel tableau, nous étions curieux d'entendre la réaction des bourgmestres concernés, et en particulier celle de Cécile Jodogne (DéFI), à la tête de Schaerbeek et présidente du collège de police. Concernant l'utilisation de l'article 44, la bourgmestre justifie le recours à ce moyen pour déplacer des agents "dans la majorité des cas à leur demande mais parfois aussi par mesure d'ordre pour des questions d'organisation des services. Ça se fait en toute transparence, il y a des questions qui ont d'ailleurs été posées récemment à ce sujet." 

La bourgmestre insiste aussi sur le fait que ces mesures de déplacement peuvent faire l'objet d'un recours. Elle ne voit donc pas malice à l'utilisation de procédures encadrées et prévues par la loi et nécessaires à la gestion d'un corps de police de 850 personnes. "Je peux comprendre qu'il y ait des mécontentements, qu'il y ait des insatisfactions", poursuit Cécile Jodogne. "Je ne peux pas les nier. Mais qu'il y ait une utilisation abusive (de l'article 44), avec ce que je connais des dossiers, et nous sommes vraiment bien informés, non." 

Pour être tout à fait complet, précisons que la zone de police fait actuellement l'objet d'une enquête du Comité P, l'organe chargé du contrôle des services de police, et de l'inspection sociale, dont la mission est de veiller au respect du bien-être au travail. 

Sur le même sujet

Zone de police Bruxelles Nord : un haut gradé soupçonné de détournement d’argent public

Articles recommandés pour vous