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Des journées de 12 heures: en Inde, le droit du travail, victime du coronavius, est suspendu pendant 3 ans !

Des journées de 12 heures: en Inde, le droit du travail, victime du coronavius, est suspendu pendant 3 ans !
16 mai 2020 à 12:164 min
Par Sébastien Farcis, correspondant en Inde

L’inde étend son déconfinement ce lundi et beaucoup d’usines vont pouvoir reprendre leurs activités. Pour les aider à se relancer, la majorité des Etats fédérés ont décidé de suspendre le code du travail pour trois ans, en espérant que cela attire les investissements d’entreprises quittant la Chine. Les syndicats crient à l’esclavage moderne.    

 Rakesh Yadav est désespéré. Depuis deux mois, ce jeune chauffeur de moto-taxi de New Delhi ne peut pas travailler et il doit donc se résoudre à faire la queue aux soupes populaires ou à attendre les dons de repas du temple voisin. " Je n’en peux plus de mendier ma nourriture, je ne suis pas venu ici pour cela, lance ce jeune homme originaire de l’Uttar Pradesh, dans le nord-est du pays. Je n’attends qu’une chose: trouver un train pour rentrer chez moi. Là-bas, je travaillerai dans les champs ou dans une usine ! ".

Comme lui, des dizaines de millions de journaliers, qui avaient migré dans les grandes villes pour travailler, ont perdu revenu et dignité depuis le début du confinement de l’Inde, le 25 mars. Il y a deux semaines, les autorités ont autorisé une partie du transit inter-régional et depuis une semaine, environ 100 000 personnes reviennent ainsi chaque jour en Uttar Pradesh. En train, en bus, à vélo ou à pied, c’est un exode désespéré vers la terre natale.   

Cependant, dans de ce gigantesque Etat de 200 millions d’habitants, le plus peuplé du pays, les usines commencent à peine à relancer leurs machines. Et même à pleine cadence, elles ne pourront absorber une telle migration inversée de travailleurs.

Pour relancer l'économie

Le gouvernement régional, tenu par les nationalistes hindous du BJP ( Parti du Peuple Indien, du Premier ministre Narendra Modi), a donc décider d’aider ces entrepreneurs. Le 6 mai dernier, il a adopté un décret qui suspend 32 des 34 lois relatives au code du travail : toutes les régulations encadrant les droits des syndicats, le salaire minimum ou les inspections du travail sont abrogées pour trois ans, afin de " relancer l’économie et de créer de nouvelles opportunités ".

Seules demeurent les règles interdisant l’esclavage, obligeant l’employeur à payer l’employé régulièrement et à respecter les règles de sécurité dans le secteur du bâtiment.  " Beaucoup de ces lois n’étaient pas pragmatiques, elles étaient même rétrogrades, se réjouit Balakrishnan Sharma, directeur de la filière de tissage dans l’entreprise Ginni Filaments, basée à Ghaziabad, en Uttar Pradesh, et qui comptait 3000 employés avant le confinement. Les règlements qui encadraient le fonctionnement des syndicats ou les contentieux salariaux étaient un frein à notre fonctionnement. Les syndicats devenaient trop puissants ", affirme-t-il, tout en reconnaissant que l’entreprise n’a pas connu de grève depuis 1992. " Ces amendements vont nous permettre d’être plus compétitifs et d’attirer des investissements étrangers d’entreprises qui veulent partir de Chine ".     

Logistique et infrastructures défectueuses

Le départ d’entreprises de Chine, à cause de la responsabilité supposée de ses autorités dans la propagation du COVID19, est un mirage qui obnubile les entrepreneurs et élus indiens. Et tout serait bon pour que l’Inde accueille ces déçus par l’Empire du milieu. Cependant, non seulement il n’est pas sûr que ces départs soient si nombreux, mais " le droit du travail n’est pas le premier obstacle aux investissements, explique Atul Sood, professeur d’économie à l’université Jawaharal Nehru de New Delhi. Ces entreprises ne viennent pas en Inde à cause de la mauvaise logistique ( routes en mauvaise état, frêt inefficace…) et des infrastructures défectueuses (coupures de courant, manque de terrains…). ".

Mais ces défauts ne peuvent être comblés rapidement et les autorités préfèrent donc profiter de cette crise pour mener à bout une réforme ultra-libérale engagée depuis trente ans. Les ouvriers, trop vulnérables après deux mois de chômage non payé, n’auront certainement pas la tête à faire grève, voire même à protester. Un syndicat proche des nationalistes hindous a toutefois appelé à une protestation ce mercredi 20 mai. 

12 heures par jour

Après l’Uttar Pradesh, une dizaine d’autres grands Etats ont donc annoncé des réformes similaires: du Rajasthan au Goujarat, le poumon industriel du pays, jusqu’au Madhya Pradesh, qui compte environ 80 millions d’habitants. Ce dernier exempte ainsi les nouvelles entreprises de l’essentiel du code du travail pour 1000 jours, afin qu’elles puissent " disposer des travailleurs à leur convenance ". Environ la moitié des Etats du pays ont annoncé de tels changements, la plupart faisant passer la journée de travail de 8 à 12 heures, pour un salaire mensuel moyen de 10 000 roupies par ouvrier (120 euros). Certaines réformes doivent encore être approuvées par le gouvernement fédéral. 

Les syndicats, eux, sont écoeurés : " L’essentiel des ouvriers travaillent déjà dans des conditions précaires et de manière informelle et beaucoup de ces lois n’étaient même pas respectées. Mais au moins nous pouvions requérir des inspections et forcer le patronat à la conciliation, explique A.K. Padmanabhan, vice-président de la Centrale des syndicats indiens (CITU). Maintenant, les ouvriers seront forcés de travailler 12 heures par jour et plus personne ne pourra s’opposer au patron. Du jour au lendemain, nous sommes revenus au 19e siècle. Ils ont rétabli le travail forcé ". 

Cela fait deux mois que ces travailleurs journaliers ravalent leur dignité en mendiant leur nourriture. Dans l’Inde de l’après-coronavirus, ils ne pourront espérer la retrouver par le travail.     

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