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Opinions

Des armes européennes dans le dédale moyen-oriental

Fanny Lutz
11 juin 2013 à 12:21Temps de lecture6 min
Par Fanny Lutz

Les flux d’armes à destination des régimes instables du Moyen-Orient ont marqué l’actualité de ces derniers mois. À la croisée de trois continents, cette zone stratégique est aussi le carrefour de trafics en tous genres, dont celui mené par ceux que l’on appelle " les marchands de mort ". En dépit du faible respect des droits humains et des risques de détournements qui prévalent dans cette région, les armes continuent de gonfler les puissants arsenaux des gouvernements de la région. Tandis que l’Iran et la Syrie s’approvisionnent auprès de leurs alliés russes et chinois, des armes fabriquées en Europe affluent vers de nombreux pays de la région, principalement les membres du Conseil de coopération du Golfe et Israël. Plus inquiétant, certaines d’entre elles parviennent à se faufiler entre les mailles des maigres filets sécuritaires existants pour tomber dans l’escarcelle de groupes armés non-étatiques, aux contours flous et aux idéologies radicales.

Business is Business

La plupart des États du Moyen-Orient, dont la demande en armes affiche une tendance croissante, remplissent non seulement les carnets de commande des entreprises européennes mais en sont même devenus les principaux clients. En 2011, les États membres de l’UE ont ainsi octroyé aux pays de la région des licences d’exportation pour une valeur avoisinant les 8 milliards d’euros, ce qui correspond à 21,2% du total des licences d’exportations européennes d’armement accordées cette année-là.

Fortes d’une bonne entente stratégique avec l’Occident et surtout détentrices d’importantes liquidités financières, les monarchies du Golfe sont les principaux récipiendaires des armes européennes dans la région. La Belgique – et en particulier la Région wallonne depuis que la compétence a été régionalisée en 2003 – n’est pas en reste : entre 2006 et 2010, 24,8% des armes produites en Région wallonne ont ainsi fait route vers le Moyen-Orient ; parmi celles-ci plus de 80% étaient destinées à l’Arabie saoudite.

Principal importateur des armes européennes au Moyen-Orient en 2011, le royaume saoudien a accumulé des réserves d’armes colossales dépassant largement les besoins légitimes de son armée. La pétromonarchie y a recours comme instrument de politique étrangère à tel point qu’elle est considérée comme un exportateur majeur d’armes légères au niveau mondial bien qu’elle n’en fabrique aucune.

Le " printemps arabe " ou la floraison des trafics d’armes

Récemment, Ryad a acheminé une partie de ces stocks d’armes vers certains pays du " printemps arabe ", armant généreusement en coulisse les groupes rebelles. De son côté, faisant fi des clauses de non-réexportation qu’il avait signées au moment de l’achat d’équipement militaire à ses partenaires occidentaux, le Qatar a aussi approvisionné les rebelles libyens et syriens en armes légères, y compris d’origine européenne. Certaines d’entre elles auraient même rapidement changé de mains, détournées par des groupes radicaux voire terroristes. L’envoi d’armes vers des théâtres de conflits volatiles a toujours de lourdes conséquences en termes de déstabilisation, non seulement nationale mais aussi régionale. En effet, il est pratiquement impossible de garantir que les armes fournies ne tombent un jour ou l’autre dans l’escarcelle de groupes armés aux ambitions politico-religieuses pour le moins troubles, parfois aux antipodes des intérêts des États exportateurs ou ré-exportateurs. L’histoire l’a démontré bien souvent, des armes livrées à des " alliés du moment " peuvent se retourner des mois, voire des années plus tard, contre l’expéditeur, dans un effet boomerang particulièrement létal.

La chute des régimes touchés par ces révoltes populaires a en outre déclenché une explosion de l’offre en armements léger. À la faveur de l’anarchie qui règne sur certaines portions du territoire de ces États en transition, de gigantesques stocks gouvernementaux ont été pillés et disséminés dans la jungle des marchés noirs et des réseaux clandestins. Tirant profit de ces véritables entrepôts à ciel ouvert, d’aucuns n’hésitent à se servir et les transactions occultes ont rapidement prospéré suite au " printemps arabe ", enfermant la région dans un cercle vicieux et prorogeant l’état de crise dans lequel elle est plongée.

Des destinations d’une fiabilité douteuse

Outre le fait que commercer avec des gouvernements peu respectueux des droits humains puisse en soi être critiqué, il faut aussi pointer du doigt le manque de prise en compte, lors de l’octroi de licences d’exportations d’armes par les pays producteurs, des risques de détournements par des acteurs non-étatiques.

Depuis des décennies, la région apparaît comme une poudrière instable et la mainmise de quelques régimes autoritaires n’a jamais empêché cette vaste zone aux frontières poreuses de servir de laboratoire aux idéologies radicales et de base arrière pour de nombreux groupes armés. L’immensité du territoire, les défaillances dans la gestion des stocks gouvernementaux, la faiblesse des contrôles, les lacunes dans la législation et la corruption rampante sont autant de facilitateurs des transferts illicites typiques de la région, dont les trafiquants ont largement su tirer profit. Aussi existe-t-il derrière les voies de passage officielles, un autre quadrillage de l’espace moyen-oriental, celui des trafiquants d’armes qui y ont solidement implanté leurs réseaux de contrebande.

De surcroît, les États de la région divergent quant à leur volonté et leur capacité d’empêcher que leurs territoires ne deviennent les terreaux de marchés noirs florissants d’armes légères. En conséquence, aucun mécanisme régional n’a jamais été mis en place au Moyen-Orient pour réduire les risques de détournements de matériel militaire et améliorer la transparence des transferts, contrairement à la plupart des autres régions du monde. Quant aux initiatives internationales, elles ne sont globalement pas soutenues par ces États, qui redoutent toute intervention dans ce domaine régalien. Ce manque de volonté politique s’est notamment manifesté par l’abstention de la plupart des pays du Moyen-Orient, lors des différentes étapes qui ont conduit à l’adoption du Traité sur le commerce des armes (TCA), le 2 avril dernier. Si à ce jour plus de 70 pays ont signé le Traité, aucun État de la région n’a encore franchi ce cap.

La prévention : principal outil d’endiguement

L’abondance d’armes légères en libre circulation a également renforcé les capacités opérationnelles de terroristes qui sévissent dans cette partie du monde. Ainsi, qu’il le veuille ou non, l’État exportateur a une certaine part de responsabilité dans ces transactions illicites et apparaît dès lors comme la principale source d’armes de ces groupes mal intentionnés.

Si les gains économiques sont réels, ils ne peuvent justifier les exportations de démocraties européennes vers des États ne présentant pas suffisamment de garanties contre les risques de détournements. Le primat des enjeux économiques et politiques s’est en effet révélé dangereux à maintes reprises. Récemment, la vague révolutionnaire qui a touché certains pays arabes a de nouveau mis en exergue la nécessité pour les États européens de faire preuve de davantage de cohérence entre leurs déclarations diplomatiques et la " real politik " menée sur le terrain. Des armes d’origine européenne ont en effet été utilisées par des gouvernements pour réprimer les soulèvements populaires, tandis que d’autres ont été détournées par des groupes terroristes opposés à l’Occident. Il ne s’agit pourtant pas d’une première. A l’heure où la presque totalité des Etats européens ont marqué leur engagement pour un commerce international des armes plus responsable en signant le TCA, ceux-ci devraient prendre plus en compte les risques inhérents à tout transfert d’armements et spécialement d’armes légères et de petit calibre, vers des destinataires dont la fiabilité est douteuse.

Fanny Lutz, chercheure associée au Grip (Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité)

Diplômée en relations internationales de l'UCL, Fanny Lutz est chercheure. Elle travaille sur les dépenses militaires et les transferts illicites d'armes au Moyen-Orient. Elle vient de consacrer à ces questions un rapport qui devrait être publié sous peu par le GRIP.

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