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Décès d’Elizabeth II : "Faire attention à ne pas enjoliver l’Histoire"

Des journaux annoncent la nouvelle du décès de la reine Elisabeth II, au Ghana, le 9 septembre 2022.
14 sept. 2022 à 12:46Temps de lecture5 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

La reine Elizabeth II est décédée à l’âge de 96 ans ce jeudi 8 septembre, ouvrant une nouvelle ère pour la couronne britannique. Elle aura régné 70 ans. La disparition de la souveraine, dont l’état de santé s’était dégradé depuis un an, a suscité une immense émotion au Royaume-Uni et dans le monde.

Au milieu des hommages unanimes, des expert·es et des internautes ont cependant élevé leurs voix pour rappeler l’importance de raconter l’entièreté de l’histoire qui entoure la monarchie britannique, et pas uniquement les parties les plus flatteuses.

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"Pleurez la reine mais pas son empire"

Maya Jasanoff, professeure d’histoire à Harvard et autrices de trois livres sur l’Empire britannique, a publié une carte blanche dans le New York Times, intitulée "Pleurez la reine, mais pas son empire". Elle y rappelle que si Elizabeth II a assisté à la dissolution de l’Empire britannique durant son règne, elle était néanmoins la cheffe du Commonwealth, une organisation intergouvernementale composée de 56 États membres (qui sont presque tous d’anciens territoires de l’Empire britannique). Le Commonwealth a émergé au milieu du XXᵉ siècle, précisément pendant ce processus de décolonisation et est parfois accusé de néocolonialisme.

"À dessein autant que par le hasard de sa longue vie, sa présence en tant que cheffe d’État et cheffe du Commonwealth, une association regroupant la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies, a permis d’opposer un front traditionaliste impassible à des décennies de violents bouleversements. À ce titre, la reine a contribué à occulter une histoire sanglante de décolonisation dont les proportions et l’héritage n’ont pas encore été reconnus à leur juste valeur", écrit Maya Jasanoff.

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Selon Geneviève Kaninda, du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, "Il est normal de rendre hommage à une personne décédée, comme pour tout être humain. Ce qui nous intéresse plus au sein du Collectif, c’est ce que l’on va retenir de son règne. Il est assez significatif que les hommages soient surtout unanimes en Europe. Dans d’autres parties du monde, la presse est plus nuancée. "

Au Kenya par exemple, où ne sont pas oubliées les atrocités commises pendant la période de colonisation. En 1952 notamment, le gouverneur du Kenya a imposé l’état d’urgence pour réprimer un mouvement anticolonial connu sous le nom de Mau Mau, permettant aux Britanniques de rassembler des dizaines de milliers de Kenyan·es dans des camps de détention et de les soumettre à une torture brutale et systématique. Ces violences ont été reconnues par la Grande-Bretagne en 2013. "À Chypre en 1955 et à Aden, au Yémen, en 1963, les gouverneurs britanniques ont à nouveau déclaré l’état d’urgence pour faire face aux attaques anticoloniales ; ils ont à nouveau torturé des civils", rappelle la professeure Maya Jasanoff.

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"De façon pragmatique, il est vrai que la reine n'avait qu'un rôle politique limité, elle a néanmoins un rôle de représentation qui n’est pas que symbolique, elle se rend dans ces pays en tant que cheffe du Commonwealth, ce ne sont pas des visites de courtoisie, elle rencontre des responsables politiques. Pour prendre un exemple, quand le roi Philippe va au Congo, même s’il n’a pas de pouvoir au sein du gouvernement, cela reste important", précise Geneviève Kaninda.

La reine Elizabeth II a effectué pas moins de 150 visites dans les États membres du Commonwealth. Parmi ceux-ci, 36 sont des républiques et 20 des monarchies, dont 15 reconnaissent encore le roi ou la reine britannique comme unique monarque.

Féministe, mais pour qui ?

"Cette période de colonisation laisse des marques, poursuit Geneviève Kaninda. "J’entends aussi qu’Elizabeth II aurait permis la décolonisation. Mais la décolonisation n’est pas un cadeau. Il s’agit de reconnaître le droit des peuples à l’auto-détermination. La décolonisation est permise par les populations elles-mêmes qui le permettent. Et ce processus de décolonisation n’est toujours pas terminé aujourd'hui."

Rendre les joyaux de la couronne ?

Autre sujet de critiques, les fameux joyaux de la couronne, qui se composent de 140 objets et contiennent 23.000 pierres précieuses. Parmi celles-ci, "un très grand nombre ont été extraites des colonies. Et les populations demandent leur retour !", souligne Geneviève Kaninda. C’est notamment le cas pour le diamant Grande Étoile d’Afrique, considéré comme le plus grand diamant blanc taillé du monde. "Si les Britanniques prétendent que cette pierre leur avait été remise en guise de 'symbole d’amitié' et de 'paix', relate The South African, certains Sud-Africains objectent que ce cadeau remonte au régime de l’apartheid en Afrique du Sud, une époque 'peu pacifique'", note Le Courrier International.

Un second diamant, appartenant à l’Inde, pose une question similaire. Il s’agit du diamant Kohinoor ou Koh-i-noor (“Montagne de lumière” en persan), une pierre précieuse de 105 carats, et qui occupe aujourd’hui une place au sommet de la couronne royale. Les origines du diamant font l’objet de vifs débats en Inde où une partie de la population milite pour que la Couronne britannique le restitue.

"L’expression du pouvoir colonial s’est exercée de la même manière dans tous les pays colonisés : la population a subi des violences et les ressources ont été pillées", observe Geneviève Kaninda.

Une icône féministe ?

La reine Elizabeth II était-elle une icône féministe ? La question a émergé de ci, de là à la suite de son décès. Interrogée par les Terriennes, Isabelle Rivère, autrice de plusieurs ouvrages sur Elizabeth II et la famille royale, répond : "Je dirais qu’elle est devenue une icône féministe, peut-être sans le vouloir ! […] lorsqu’elle accède au trône, en 1952. Elle entre dans un monde d’hommes : à l’époque la cour est un monde d’hommes, les monarchies sont des mondes d’hommes. Même si des femmes ont régné, la monarchie britannique est essentiellement un monde masculin, et elle va s’y faire une place, sans user d’un grand déploiement d’autorité, mais avec une autorité qui est là."

Elle poursuit : "Au cours de son règne, elle a exprimé à plusieurs reprises son soutien à une participation accrue des femmes à la vie publique. En 1966, elle avait salué ces progrès dans un discours : 'dans le monde moderne, les femmes, grâce à leurs efforts, jouent pleinement leur rôle'. Il y a eu chez elle un désir de reconnaissance des avancées des droits des femmes, mais aussi un désir que ces droits continuent de progresser."

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Geneviève Kaninda questionne : "Féministe, mais pour qui ? Sous l’Empire britannique, les femmes ont perdu leurs droits, ont subi des viols et des massacres. Voilà pour son impact ‘féministe’ dans le monde. A l’intérieur de la Grande-Bretagne, il faudrait faire le bilan : qu’a-t-elle fait concrètement pour les droits des femmes ?"

A ce sujet, on apprenait en février dernier que la reine avait intégralement payé l’accord conclu entre le prince Andrew, son fils, et l’Américaine Virginia Giuffre qui l’accusait de viols alors qu’elle était mineure. On parle d’une somme de près de 15 millions d’euros.

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Décès d'Elizabeth II : des voix discordantes se font entendre

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