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Chronique littérature

"Debout dans l’eau" de Zoé Derleyn, plongée poétique dans l’imaginaire d’une enfant

"Debout dans l’eau" de Zoé Derleyn, plongée poétique dans l’imaginaire d’une enfant

Sophie Creuz nous présente "Debout dans l’eau" de l’auteure belge Zoé Derleyn, paru aux éditions Rouergue, un premier roman qui faisait partie des finalistes du Prix Rossel 2021, qui a été attribué à Philippe Marczewski pour "Un corps tropical".

Faire entendre la voix d’un enfant

On le sait, rien n’est plus périlleux que de faire entendre la voix d’un enfant. On risque de fausser le ton, de rendre acerbe ce qui est déchirure et faussement candide l’expression avec laquelle une enfant appréhende le monde. Eh bien Zoé Derleyn se met parfaitement à la hauteur d’une petite fille de onze ans, en conservant à la fois les cruautés et les petites récompenses de la vie.

L’histoire est celle d’une enfant solitaire, élevée par ses grands-parents, livrée à elle-même dans le jardin d’été. Un monde clôt, familier, sans horizon mais sauvage, traversé par le cycle de la vie et de la mort. Et elle qui est si peu, si peu regardée, si peu entourée, est aussi infiniment, de par l’étendue de ses sensations, de ses découvertes et de son audace.

A travers l’écriture de Zoé Derleyn, cette petite fille perçoit tout, fait son miel des odeurs, des matières, mais aussi des féeries de l’imaginaire. Un imaginaire qui s’emballe à partir de rien, de trois fois rien. Et cet ouvert/fermé de l’enfance est une partition que parcourt Zoé Derleyn, avec une richesse, une finesse et un mordant admirables.

L’imaginaire sans limite

C’est donc le premier roman de cette auteure, mais elle a déjà été primée par l’Académie royale des langues et de littérature pour un recueil de nouvelles, "Le goût de la limace" paru aux éditions Quadrature. Cette fois pas de limace, mais un souriceau, des chiens, des anguilles et même une baleine noire dans l’étang, toute une ménagerie réelle ou fantasmée.

Le jardin grouille de vie alors que là-haut dans la maison, le grand-père, austère, se meurt, rétrécit, disparaît, tandis que la petite elle grandit, occupe l’espace librement, se déploie hors du cadre.

Car c’est de tout son être qu’elle découvre la vie, de tous ses pores même, par la chaleur, la moiteur, le ruissellement de l’ennui, ou par des sonorités qui évoquent un possible ailleurs, comme le nom en anglais écrit sur son sweat-shirt, qui lui fait penser à l’Alaska. Où elle ira un jour, c’est sûr ! En attendant, elle vit dans le Pajottenland, dans une maison bourgeoise jadis entourée de douves, qui fait penser à Missembourg, le domaine tant aimé de Marie Gevers qu’elle abordait elle aussi par les sensations, le miroitement des souvenirs, dans "Vie et mort d’un étang".

L’eau est un partenaire de jeu, la vase aspire dangereusement les bottes de la petite fille mais lui fait aussi, en séchant, une seconde peau plus douce, plus dorée sur les jambes.

Zoé Derleyn n’a visiblement rien oublié de ces étés brabançons et décline une merveilleuse palette chromatique, sensuelle, éloquente et grinçante.

Un roman plein de poésie

C’est un véritable roman poétique, qui en quelques pages seulement confronte d’une voix forte, très personnelle, ce qui émerge ou ce qui se tait : l’émoi retenu d’un chagrin ou celui d’un désir qui se faufile dans un jeune corps en éveil. Parce que cet été-là, le grand-père meurt sous une couverture aussi rêche que lui mais une couverture qu’on peut faire glisser entre ses doigts. Et cet été-là aussi, un jeune homme au torse brillant de sueur vient réparer la clôture…

Et Zoé Derleyn nous dit qu’une petite fille courageuse peut, – qui sait ? – moins regretter l’abandon de sa mère, que le feu que le grand-père ne lui a pas appris à allumer. Et s’apercevoir que ce qui n’est pas donné peut s’inventer, et que des gestes non appris, non reçus, trouvent d’eux-mêmes leur chemin. Qu’un amour non entretenu s’alimente à d’autres caresses, celles d’une couverture ou celles d’un chien. Ce chien tordu de la maison. "On dirait qu’il montre les dents en permanence, dit-elle dans ces pages. Comme s’il était fâché ; comme s’il n’avait toujours pas avalé d’avoir été laissé là, attaché à la grille où ma grand-mère l’a trouvé un matin en allant nourrir les poules. Je pourrais me sentir proche de lui, je suppose. Nous sommes ici pour les mêmes raisons, notre propriétaire précédent ne voulait plus de nous." Lit-on dans ce roman que vous, vous n’abandonnerez pas et qui lui, ne vous lâchera pas, non plus.

"Debout dans l’eau" de l’auteur belge Zoé Derleyn, paru aux éditions Rouergue.

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"Debout dans l'eau" de l'auteur belge Zoé Derleyn, paru aux éditions Rouergue

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