Entrez sans frapper

"Dans Manureva d'Alain Chamfort, le bateau c'est la mort. Et quand on sait que Manureva est un oiseau de voyage…"

1979. Gros succès d’Alain Chamfort sur un texte de Serge Gainsbourg. Une chanson à part, parce qu’il est assez rare que Gainsbourg s’inspire d’un fait d’actualité pour écrire un texte. En général, pour Gainsbourg – toute l’actualité se passait dans sa chambre à coucher. Ça faisait tourner son monde. Manureva – qui est le nom du bateau d’Alain Colas – raconte la disparition du navigateur – en novembre 1978 - lors de la première Route du rhum qui était partie de Saint-Malo pour rejoindre La Guadeloupe.

La chanson ne devait pas s’appeler " Manureva " mais "Adieu California " et ne devait absolument rien raconter à propos d’Alain Colas, mais brasser toute une série de clichés – un peu cheap - sur la mythologie américaine… " Adieu California " - déjà signée Gainsbourg – ne plait pas du tout à Alain Chamfort qui va quand même enregistrer une maquette… Voici donc à quoi on a échappé :

Avec une voix qui ferait passer Patrick Juvet pour Andrea Boccelli... Comme quoi, on peut s'appeler Gainsbourg et faire petit... Ce n'importe quoi, Chamfort n'en veut pas et il demande à Gainsbourg de livrer un autre texte...L’autre, il a la flemme, il ne bouge pas.Et c’est parce que Jane Birkin est la marraine du trimaran d’Eugène Riguidel – un autre navigateur français qui a fait la Route du rhum – et qu’ils ont dîné ensemble que Gainsbourg – fasciné par cette histoire de bateau évaporé (on n'a jamais rien retrouvé) – écrit " Manureva". Y'aurait pas eu ce dîner, y'aurait pas eu "Manureva" et on en serait resté à "Adieu California".

 

Ce qui est intéressant dans le texte de "Manureva", c'est le thème de la disparition :

"Manu Manuréva. Où es-tu Manu Manuréva. Bateau fantôme - toi qui rêvas

Des îles et qui jamais n'arriva. Là-bas. Où es-tu Manu Manuréva. Portée disparue Manuréva"... Quand on lit bien, on peut percevoir que - dans "Manureva" - Gainsbourg évoque - inconsciemment - ses phobies : le grand air, le large (lui qui préférait se faire et se défaire une santé en boîtes de nuit), les voyages (lui qui ne partait jamais en vacances), l'eau (lui qui préférait l'alcool) - et surtout, en sous-texte, il parle de son angoisse de la mort... Il a peur de disparaître, Gainsbourg , tellement peur qu'il va se dédoubler puisqu'à Gainbourg, il ajoutera Gainsbare , alors qu'il a déjà une soeur jumelle... Pour contrer la peur de la mort, il veut occuper l'espace... Et dans le texte de "Manureva", il va jusqu'à glisser un clin d'oeil à sa propre carrière lorsqu'il évoque les possibles destinations du trimaran à la dérive, il dit "As-tu abordé les côtes de Jamaica"... Si on regarde les dates, quand il écrit "Manureva", on est en plein dans le sujet.

L'album reggae , "Aux armes etc" , enregistré à Kingston en janvier 1979, qui va offrir à Gainsbourg le vertige du succès et , contrairement aux apparences , fragiliser l'édifice et réactiver la peur de la mort qui est ici symbolisée par le bateau en perdition... Dans "Manureva", le bateau c'est la mort... Et quand on sait que Manureva, ça veut dire "oiseau de voyage"… D'autant que ce spectre, cette angoisse, ce bateau est là depuis le début.

Mais le bateau se casse, ce ne sera pour cette fois... N'oublions pas que Gainsbourg disait de lui qu'il était un homme en sursis.

Pour conclure, Sébastien Ministru vous propose une petite play-list de ‘bateaux’ :

Écoutez "Manureva" d'Alain Chamfort en intégralité :

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Articles recommandés pour vous