Dans l’œil de l’occupant : quand les Allemands photographiaient le patrimoine belge
Retour aux sources

Dans l’œil de l’occupant : quand les Allemands photographiaient le patrimoine belge

24 nov. 2022 à 10:14Temps de lecture3 min
Par Gérald Decoster

    Dans " Retour aux sources ", Élodie de Sélys vous propose le documentaire "Dans l’œil de l’occupant" qui fait revivre la vie en France durant la Seconde Guerre mondiale, à travers le regard spécifique des occupants allemands. Un portrait bien particulier d’une France en grande partie sous le joug de l’envahisseur… En studio, pour évoquer le regard qu’eurent les Allemands sur la Belgique, les historiens Chantal Kesteloot et le truculent Alain Colignon, deux pointures de l’étude de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique.

    Leurs ouvrages "Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique" (André Versaille éditeur, 2008) et "La Wallonie dans la Grande guerre. 1914-1918" (Renaissance du Livre & CegeSoma / Archives de l’État, Waterloo et Bruxelles, 2016) sont à (re) découvrir.

    Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique. André Versaille éditeur.
    La Wallonie dans la grande guerre. Renaissance du livre & CegeSoma/Archives de l’État.

    D’un conflit à l’autre, parlant de " regard ", saviez-vous que durant la Grande Guerre, l’occupant avait réalisé un travail photographique d’envergure qui finira par être recueilli chez nous et accessible à tous ?

    Au cours de l’été 2017, l’Institut Royal du Patrimoine Artistique (IRPA) organisait une exposition particulière à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle était en extérieur, dans le parc de Bruxelles, entre palais royal et de la Nation. Mais ce qui était encore plus intéressant, c’était son contenu, vieux d’un siècle. Intitulée "Les clichés allemands (1917-1918). Le patrimoine artistique belge à travers l’objectif de l’Occupant", l’exposition proposait une sélection des plus captivantes photos prises par les Allemands au cours des deux dernières années du conflit.

    Souvenir de l’exposition de l’été 2017…
    Souvenir de l’exposition de l’été 2017… © Kikirpa

    À l’époque, pour les autorités impériales allemandes, l’idée était de constituer un inventaire photographique du patrimoine belge, qu’il soit architectural, artistique ou décoratif. Ce travail visait plusieurs buts. Officiellement, celui de tisser des liens culturels et historiques entre l’Allemagne et la Belgique, en tentant de prouver des influences communes dans les mouvements artistiques.

    Mais cette "excuse" couvrait une vaste opération de propagande : l’envahisseur espérait ainsi s’attirer la sympathie des Belges à qui l’on faisait croire que, non seulement, les autorités allemandes voulaient conserver le patrimoine belge, mais, par-dessus tout, l’appréciait.

    Intérieur du chœur gothique de la cathédrale Notre-Dame, à Tournai.
    Le palais Granvelle, à Bruxelles.
    Place Saint-Pharaïlde, à Gand. Kikirpa, cliché a009019.
    La collégiale Sainte-Gertrude, à Nivelles.

    Mais la raison principale de cette vaste campagne photographique était de produire un ensemble d’images de haute qualité qui permettrait aux spécialistes allemands de ne pas devoir faire le voyage jusqu’en Belgique pour en étudier le patrimoine.

    En 1917 et 1918, une trentaine d’historiens de l’art, d’architectes et, de fait, de photographes, vont arpenter le royaume. Des historiens de l’art à la stature internationale, tel Richard Hamann (1879-1961). C’est lui qui, tandis qu’il était professeur à l’université de Marburg, fondera le "Bildarchiv Foto Marburg", en d’autres termes, le "Centre de documentation allemand pour l’histoire de l’art", similaire à ce qu’est la photothèque de l’IRPA chez nous, avec son million de clichés.

    Le buste de Richard Hamann au Bildarchiv Foto Marburg.
    Le buste de Richard Hamann au Bildarchiv Foto Marburg. © DDK-Bildarchiv Foto Marburg.

    Un autre historien de l’art, Franz Stoedtner (1870-1946), se doublait d’un photographe professionnel. En 1895, il sera pionnier dans le cliché documentaire en fondant "l’Institut für wissenschaftliche Projection Dr. Franz Stoedtner", en français, "Institut pour la Projection scientifique", destiné à mettre sur le marché une collection de photos destinées aux publications et aux conférences. C’est lui qui inspira à Hamann le Bildarchiv qui conserve désormais les collections de l’Institut.

    Parmi les photographes dépêchés en Belgique, Paula Deetjen (1879-1949) était également historienne de l’art. Elle était la photographe officielle du "Museum Folkwang", créé en 1902 à Essen, première institution à mettre en exergue l’art moderne en Allemagne. Paula n’était autre que la cousine du fondateur, Karl Ernst Osthaus.

    Porte de la maison « De Olifant », à Hal, photographiée par Paula Deetjen dont le reflet se voit dans la vitre.
    Détail du reflet de Paula Deetjen dans la vitre de la porte de la maison "De Olifant", à Hal.

    Les quelque 10.000 clichés réalisés par l’équipe pluridisciplinaire allemande seront d’une qualité inégalée et documenteront le patrimoine belge quasiment de façon exhaustive. Tout passera sous leurs yeux avertis : églises, châteaux, béguinages, hôtels de maître, chefs-d’œuvre de la peinture, de la sculpture…

    La collection constitue aujourd’hui une source documentaire de toute première importance pour les amateurs mais aussi pour les chercheurs. Un exemple parmi d’autres, la Madone Renders, de Rogier de le Pasture, conservée au Musée des Beaux-Arts de Tournai. Photographiée par les Allemands, le cliché permet de savoir à quoi elle ressemblait avant qu’elle ne passe par les mains du génial artiste mais tout autant faussaire que fut Joseph Van der Veken.

    La « Madone Renders » photographiée par les Allemands.
    La « Madone Renders » après le travail de Joseph Van der Veken.

    L’ensemble des plaques de verre de la mission allemande sera acquis à la fin des années 1920 par l’État belge et confié aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire. C’est de cette prestigieuse institution que naîtra, en 1948, l’IRPA, où le fonds est aujourd’hui conservé et accessible via le moteur de recherche BALaT, l’histoire de l’art belge en un seul clic, avec plus de 750.000 photos téléchargeables !

    En découvrir plus ? Cliquez ici

    "Dans l’œil de l’occupant", à voir dans "Retour aux sources", samedi 26 novembre à 20h35 sur La Trois.

    Articles recommandés pour vous