Dans le rétro : le 18 juin 1940, en pleine débâcle, de Gaulle tente l'onde de choc et lance son célèbre appel

Charles de Gaulle "rejoue" l'appel, en 1941

© AFP et Getty

18 juin 2020 à 14:04 - mise à jour 18 juin 2020 à 14:04Temps de lecture9 min
Par Kevin Dero

Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes […] à se mettre en rapport avec moi. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres "

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Il est 22 heures. Un texte fend l’atmosphère lourde de la fin de soirée de ce 18 juin 1940. De Londres, les ondes de la radio amènent en France un message d’espoir. Un appel à la résistance. Le messager est quasi inconnu du grand public. Son appel, sur le moment, n’est entendu que par très peu de personne. Pourtant, il restera dans l’histoire. Et il a changé l’Histoire. Ce soir-là, un homme s’est levé.

De Gaulle au micro de la BBC
De Gaulle au micro de la BBC © Central Press - Getty Images

In extremis

Charles de Gaulle a conscience d’avoir un rôle à jouer. Il est là, en Angleterre, en plein marasme. La France, sa France qu’il aime, il l’a quitté la veille, le 17 juin. In extremis. Le gouvernement aux affaires dans l’Hexagone se prépare à rendre les armes. Là-bas, en France, c’est la débâcle. Après avoir quitté Paris et s’être établi dans des châteaux de la Loire, les ministres sont à présent à Bordeaux. Ils reculent. Encore et toujours. Les Allemands, eux, continuent d’avancer. L’exode de la population aussi persiste, en un incroyable flot humain, et l’armée française, malgré des actes valeureux, est acculée. L’armée britannique, elle, après la bataille de Dunkerque et l’opération Dynamo, s’est repliée sur son île.


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A 12h30 le 17 juin, Philippe Pétain est au pouvoir. Depuis la veille. Le projet de Paul Reynaud, président du Conseil des ministres d’une Union franco-britannique, un gouvernement conjoint, a fait long feu. "C’est un mariage avec un cadavre !" avait éructé Pétain, la veille. Reynaud, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, a présenté sa démission au président Lebrun. Et Pétain de prendre sa place. La situation politique est tout au défaitisme. Le camp de la paix à tout prix l’a emporté et a pris le pouvoir en France. A la radio, le vieux chef de guerre, d’une voix chevrotante, annonce donc aux Français (pour la plupart médusés) : "C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat". L’armistice vient d’être demandé au IIIe Reich.


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De Gaulle, à ce moment fraîchement promu général, avait été nommé sous-secrétaire d'Etat à la Défense et à la Guerre dix jours plus tôt. Par Paul Reynaud. De Gaulle le pressent, Pétain ne le gardera pas au gouvernement. De Gaulle veut continuer la lutte. Pas le maréchal. "La sécurité d’aucun d’entre nous ne me paraît désormais assurée sur les territoires français au cours des prochaines journées" dit le directeur de cabinet de Paul Reynaud à l’ancien Premier ministre et au général. Le soir de la démission de Reynaud, ils se sont décidés : il faut appeler les Britanniques à ne pas laisser tomber les bras. Résister encore à Hitler. Coûte que coûte. C’est pour ça que de Gaulle s’envole pour Londres. Nous sommes le matin du 17 juin.

De Gaulle (derrière à droite) dans le gouvernement Reynaud (au centre), en juin 1940
De Gaulle (derrière à droite) dans le gouvernement Reynaud (au centre), en juin 1940 © STF - AFP

London Calling

"France Surrenders". La France se rend. Les journaux anglais en font leurs gros titres. De Gaulle, lui, est à présent à Londres, et ne l’entend pas de cette oreille. Il ne se couchera pas devant les nazis. Il le sent, il ne doit pas être le seul. Il a raison, en France, des actes spontanés de résistance (tracts, journaux, dynamitage de ponts et d’infrastructures, combat des cadets de l’école militaire de Saumur…) se produisent. Il faut rassembler cette énergie. Ces bonnes volontés. Et lancer un appel pour que tous ceux qui veulent résister viennent le rejoindre. Cette idée est aussi partagée par Winston Churchill. Le – tout fraîchement également — Premier ministre britannique veut montrer à son opinion publique que les résistants de toute l’Europe peuvent se retrouver à Londres. "Voilà le connétable de France" dira-t-il en voyant l’homme élancé, au képi vissé sur la tête. Les deux grands hommes se sont reconnus. De Gaulle aura accès aux antennes de la BBC.

Son discours, il le prononcera dans les studios britanniques à 18h, ce 18 juin. Son texte, il l’a beaucoup peaufiné. Il le connaît par cœur. Avant de l’énoncer devant le micro, le technicien lui demande un essai voix. Le militaire dira, lapidaire, deux mots : "La France". Tout simplement. Elle lui est décidément chevillée au corps. Et à la bouche.

Charles de Gaulle se livre alors à un appel franc, vibrant et emprunt d’une étonnante lucidité. Comme s’il prévoyait déjà les événements. Il faut continuer le combat.

Les paroles du général de 49 ans, un "homme du destin", "jeune et énergique" comme le dit Churchill, seront diffusées à 22h. Quatre minutes. Pour pousser à résister.

Le Général de Gaulle décore six officiers français à Londres, le 11 novembre 1941
Le Général de Gaulle décore six officiers français à Londres, le 11 novembre 1941 © - - AFP
Philippe Pétain, en juillet 1940

Guerre des ondes

Mais que valent les paroles d’un général inconnu lancées sur des ondes d’une radio que les Français n’écoutent pas, à 22h, en ces temps de tempête ? C’est vrai, très peu de personnes ont entendu l’appel du 18 juin… le jour même ou le lendemain (il sera diffusé aussi à midi le 19). Quelques dizaines de milliers, peut-être… A Bordeaux, Pétain, lui, l’a bien entendu. Et fulmine. Bientôt, le maréchal condamnera le général à mort en France pour désertion et trahison et le déchoira de sa nationalité française…

En Grande-Bretagne, le texte sera relayé dans la presse britannique. Et petit à petit, fait quand même son chemin…

Le 19 juin, Charles de Gaulle revient à nouveau dans les studios de la BBC. Pour y faire une deuxième allocution. Il apprend alors que son appel de la veille n’a pas été enregistré. Les moyens de la radiodiffusion étaient en effet mobilisés pour un discours de Churchill à la Chambre des Communes…

De Gaulle, râle, mais ce n’est pas le moment de s’emporter. La situation est tendue, et Churchill marche sur des œufs. La France n’a encore rien signé et pourrait encore résister à la pression de certaines demandes allemandes (notamment en ce qui concerne la flotte de guerre). Des ministres de Sa Majesté appellent à la prudence. Ne gênons pas trop les négociations.

Le 22 juin à 18h50, c’est acté. La France capitule. Dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne. Dans le même wagon que celui où elle avait exulté face à l’Allemagne le 11 novembre 1918. Les rôles s’inversent, et l’armistice est signé. La France s’est couchée. Très bas. A plat ventre.

Winston Churchill et Charles de Gaulle, en 1944

Churchill fulmine. Le même jour, il s’adresse aux Français (via la même Radio-Londres, de la BBC, qui est de plus en plus écoutée sur le continent), et ne fait plus dans la dentelle : "Que les Français qui le peuvent aident l’Angleterre dans son combat !".

A présent, de Gaulle pourra s’exprimer à l’envi sur la BBC. Le soir du même jour, il dit notamment : "Cet armistice est non seulement une capitulation mais un asservissement".

Le 22 juin, il enregistrera aussi son discours du 18 juin. C’est cet enregistrement qui est resté dans les mémoires. Il sera aussi filmé, et la célèbre photo du grand homme, originaire de Lille (voir ci-dessus) au micro, sera, elle, prise en 1941. La légende est en train de se créer. A partir de ce 22 juin, l’impact des mots du général sera décuplé. La guerre des voix entre de Gaulle et Pétain peut commencer…

Charles de Gaulle en 1915, lors de la première guerre mondiale

De Gaulle incarnera la France Libre, résistante. Pétain, la France de Vichy, collaborationniste. Les deux hommes sont maintenant opposés. Pourtant, ils se connaissent. Bien même. Pétain a soutenu le jeune officier, d’un caractère insoumis et souvent révolté contre ses supérieurs, durant la grande guerre. De Gaulle a même écrit pour le héros de Verdun. Cette bataille de Verdun qui sera d’ailleurs le coup d’arrêt de l’action de Charles de Gaulle sur le front durant cette 1re guerre mondiale. Nous sommes en 1916, et, blessé, est capturé par les Allemands. De Gaulle s’en veut. Il le regrettera amèrement. Car il voulait apprendre. Conscient d’avoir un destin à accomplir, il voulait laisser une trace dans l’histoire des combats. Ses tentatives d’évasion, parfois spectaculaires, échoueront. Pétain, lui, sera porté aux nues par une armée française finalement victorieuse. Le capitaine de Gaulle, bien qu’ayant reçu la légion d’honneur, sortira de la guerre amer. Mais il rebondit et gravit bientôt les échelons. Visionnaire, il écrira bien vite par la suite des livres sur une vision moderne de l’armée où il prônera notamment l’usage décisif des chars.

Un président Albert Lebrun, l'air plutôt dubitatif, discutant "chars" avec un colonel de Gaulle, plus démonstratif, en octobre 1939.
Un président Albert Lebrun, l'air plutôt dubitatif, discutant "chars" avec un colonel de Gaulle, plus démonstratif, en octobre 1939. © STF - AFP

Compagnons de la Libération

Revenons à notre appel du 18 juin… Le message sera donc relayé par des journaux britanniques, comme le Times. Mais ce n’est pas tout : quelques titres français le reprennent aussi. Le Progrès de Lyon, Le Petit Marseillais… Plus loin de la douce France, c’est également le New York Times ou le Los Angeles Times qui feront sortir de l’anonymat le général en fuite.

La médiatisation de la déchéance de de Gaulle par Vichy, en août 40, sera également médiatisée en France. Une opération contre-productive pour Pétain. Car avec les ondes radio, mais aussi les affiches et les articles, petit à petit, des patriotes vont se rallier. Quelques militaires, des jeunes volontaires, mais aussi ces pêcheurs de l’île de Sein… Bientôt naîtrons les compagnons de la Libération et dans leurs yeux, l’espoir d’une victoire prochaine.


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Yvonne et Charles de Gaulle en 1941

Dans cette histoire de persévérance et de courage, notons aussi celui, gigantesque, d’Yvonne de Gaulle. L’épouse du général prit la mer avec ses trois enfants. Elle n’a aucune nouvelle de lui mais a eu une intuition : son mari a quitté la France pour le Royaume-Uni. Elle s’embarque dans le dernier esquif, un ferry néerlandais, pour l’Angleterre. A l’aventure. La petite histoire veut que l’avant-dernier bateau ait été coulé par les Allemands peu après son départ de Brest. Elle retrouvera son Grand Charles à Londres, apprenant par la même occasion qu’il est à présent le leader de la France Libre. Que son destin est en marche. Et que le combat, pour la Résistance et la liberté, commencera.

Archives britanniques : le général de Gaulle célèbre le 14 juillet à Londres, en 1940

Archives britanniques: le général de Gaulle célèbre le 14 juillet à Londres, en 1940

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Texte de "l’appel du 18 juin" 1940 :

Le gouvernement français a demandé à l’ennemi à quelles conditions honorables un cessez-le-feu était possible. Il a déclaré que, si ces conditions étaient contraires à l’honneur, la dignité et l’indépendance de la France, la lutte devait continuer. Les Chefs qui, depuis de nombreuses années sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.

Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique terrestre et aérienne de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis.

Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres

Affiche d'appel à rejoindre la France Libre du général de Gaulle
Affiche d'appel à rejoindre la France Libre du général de Gaulle © STF - AFP

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