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Dans la peau d'un réfugié grâce à un serious game : "Tout quitter pour se mettre à l'abri est probablement une des décisions les plus difficiles"

Dans la peau d'un réfugié grâce à un serious game : "Tout quitter pour se mettre à l'abri est probablement une des décisions les plus difficiles"
25 oct. 2021 à 08:535 min
Par Cynthia Deschamps, d'après l'Invité dans l'actu d'Anne-Sophie Bruyndonckx

L'invité dans l'actu est avec Gilles CNOCKAERT, de Caritas International.

Un jeu pour comprendre les origines des migrants.

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Caritas International et Justice et Paix lancent lundi un serious game (un "jeu sérieux"), Walk in my Shoes. Cette sorte de jeu informatique immersif propose aux élèves du secondaire, à leurs enseignants et à tout un chacun, de se glisser dans les chaussures d’un jeune réfugié et d’être confrontés aux dilemmes que comporte le parcours d’exil.

Gilles Cnockaert, le porte-parole de Caritas International, était l’invité de Matin première ce lundi.

Anne-Sophie Bruyndonckx : Pourquoi avez-vous décidé de mettre ce serious game sur pied ? Suite à quel constat ?

"Le constat est le suivant : la question migratoire a pris beaucoup d’importance dans les actions, dans l’agenda politique ces dernières années. De notre impression, c’est qu’elle est un peu montée en épingle et que ce débat, passé au prisme grossissant, est maintenant très polarisé et ce n’est pas toujours évident de parler sereinement des personnes qui se cachent derrière les statistiques, dont on parle plus quand il s’agit de migrations.

On a fait le choix d’un serious game, c’est-à-dire un récit interactif digital qui est construit sur base de témoignages réels

C’est une manière pour nous de répondre à ces préoccupations en faisant en sorte que les écoles du pays — on parle souvent des élèves du deuxième et du troisième secondaire et de leurs professeurs — puissent justement en parler d’une manière humaine, simplement, et resituer le débat au niveau de la personne. C’est pourquoi on a fait le choix d’un serious game, c’est-à-dire un récit interactif digital qui est construit sur base de témoignages réels. Ce n’est pas un jeu anodin, on est vraiment sur des histoires de vie qui ont été compilées pour rentrer dans la mécanique.

Travailler sur cette plateforme immersive permet aussi de se mettre quelques instants dans la peau d’une personne pour mieux comprendre ce qui fait la difficulté de ce trajet migratoire. Un trajet migratoire n’est jamais un parcours de santé et décider de tout quitter pour se mettre à l’abri est probablement une des décisions les plus difficiles qu’on puisse prendre et c’est finalement ce dont on voulait témoigner".

C’était pour répondre à une attente du corps enseignant que vous avez créé cet outil ?

"C’est le fait que nous soyons parfois, comme citoyens, un peu dépourvus ou décontenancés quand il s’agit de migration, mais ça vaut malheureusement aussi pour les professeurs. Le professeur n’est parfois pas toujours suffisamment outillé pour amener ces questions difficiles dans sa classe et il a parfois peur que le débat lui échappe. C’est aussi une manière de d’abord mettre l’élève dans un mode de discussion qui va permettre de dépasser des points de vue qu’on a un peu trop entendus.

On entend beaucoup les extrêmes pour le moment. Il s’agit donc de resituer le débat au niveau de la personne, et c’est pour ça qu’on voulait le faire. Pour celles et ceux qui ont joué au livre dont on était le héros quand on était plus jeune, c’est la même mécanique. Chaque choix qu’on va poser au cours du récit va finalement déterminer son issue, que ce soit en Belgique ou ailleurs, à la différence près qu’on est dans un environnement digital où il y a beaucoup de sons, beaucoup d’images, des témoignages.

Chaque choix est finalement aussi soutenu par une interview avec un réfugié qui, pour le coup, lui, est bien réel et qui va expliquer comment il aura vécu cette situation, ou avec des experts. Et ce n’est pas un jeu non plus, parce qu’il s’agit de vies qui ont été véritablement bouleversées".

Si on reprend l’exemple de Hassan, on est dans la peau de ce jeune Syrien, on avance dans son parcours avec lui et, à un moment donné, dans son parcours, Hassan assiste à une scène plutôt violente à Damas, en Syrie, et il décide instinctivement, comme on le fait toutes et tous en cette période, de la filmer avec son smartphone. Et après, Hassan se demande s’il doit poster cette vidéo sur ses réseaux sociaux. 

"Un des choix déchirants, qui pour le cas d’Hassan, est de dire : 'Est-ce que je partage cette vidéo au risque d’être fiché, au risque d’avoir des problèmes ?' On a un collègue qui explique en quoi tout était surveillé en Syrie au moment où la mobilisation citoyenne a finalement plongé le pays dans la guerre civile.

C’est aussi une manière d’expliquer que quand on décide de soutenir sa famille et de rester à côté d’eux, ça peut signifier aussi de prendre des risques, et ce sont toutes ces choses qui sont mises en perspective par des témoins, par des réfugiés bien réels qui ont prêté leur voix, qui ont prêté leur image dans la plateforme pour justement expliquer en quoi ils sont passés par là et en quoi des choix qu’ils ont posés à un certain moment ont finalement bouleversé toute leur vie".

Parler de la migration aujourd’hui est aussi une merveilleuse porte d’entrée pour parler du monde

Je reviens à l’écolier qui va poser ce choix derrière son écran. Lui, c’est quelque chose qu’il fait tous les jours, de filmer des scènes de la vie quotidienne, puis de les poster sur ses réseaux sociaux sans se rendre compte que de notre côté, on ne craint normalement rien quand on fait cela, mais que pour quelqu’un qui vit en Syrie et qui assiste à des scènes de violence, forcément, sa vie pourrait être mise en danger.

"Oui, parler de la migration aujourd’hui est aussi une merveilleuse porte d’entrée pour parler du monde qui est au seuil de notre porte et des situations de conflits et d’injustice qui sont bien plus lointaines.

Tous les professeurs qui décident d’amener ce projet dans leur classe font donc en sorte que les élèves passent quelques minutes, une heure, en salle informatique, et puissent ensuite revenir en classe et, à l’aide d’un dossier pédagogique, puissent voir quelles sont les causes profondes de ces migrations.

Il est aussi question de Sifa, au Congo. On parlera avec elle de l’importance des ressources naturelles dans ce pays et de la convoitise autour de ces ressources avec les bandes armées. C’est un des sujets qu’on peut évoquer, comme éventuellement la question climatique. C’est donc une porte d’entrée pour évoquer tout ce qui fait les enjeux de la citoyenneté mondiale derrière la migration".

C’est une plateforme gratuite, accessible à tout le monde dès aujourd’hui. Qui a financé ce projet ?

"Le projet est financé par la Coopération belge au développement, il a été coproduit par Caritas International et Justice et Paix avec l’ASBL Switch et il a surtout été co-construit avec des personnes réfugiées, avec des professeurs, parce qu’on voulait être sûrs que ça réponde à leurs attentes, et avec des experts".

Vous vous attendez à ce qu’il y ait un vrai succès ?

"L’invitation est lancée à tout le monde. C’est pensé pour les élèves, mais c’est accessible à tous les citoyens de plus de 15 ans — je le précise parce qu’il s’agit d’histoires et de récits qui sont difficiles.

Toutes les personnes qui se posent des questions, je vous invite vraiment chaleureusement à passer quelques minutes juste pour vous mettre dans la peau d’un réfugié, parce qu’on a l’impression que c’est comme ça que tout commence.

Ce n’est pas forcément facile de rencontrer des réfugiés à côté de chez soi, mais là, il est amené un peu derrière votre smartphone ou derrière votre ordinateur, donc c’est aussi une manière de faire le pas".

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