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Critiques de l’audition des enquêteurs belges au procès des attentats de Paris : la police réagit

Procès des attentats de Paris : l'interview complète d'Éric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale

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09 déc. 2021 à 05:00 - mise à jour 09 déc. 2021 à 13:175 min
Par Sébastien Georis

Depuis le 25 novembre et jusqu’à ce jeudi, sept enquêteurs belges témoignent de leurs investigations au procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Les policiers déposent par visioconférence depuis Bruxelles. "Les auditions se sont améliorées" au fil des jours, note-t-on en salle d’audience. Mais cela n’efface pas les critiques des avocats de la défense et des parties civiles qui déplorent de concert la faiblesse ou la frilosité des réponses belges aux questions touchant les manquements dans le suivi des djihadistes avant les attentats.

Face aux griefs, la police judiciaire fédérale avait initialement choisi de réagir via un communiqué écrit. Publiée le 30 novembre dans les colonnes de L’Avenir, cette brève réponse a été jugée inappropriée à la fois par les parties aux procès, par les policiers de la DR3 et par des observateurs extérieurs. Ce mercredi, la police a répondu plus longuement aux questions de la RTBF par la voix d’Éric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale.

Quel a été votre ressenti de directeur général de la police judiciaire vis-à-vis des critiques entourant l’audition des enquêteurs belges au procès des attentats de Paris ?

Je comprends les attentes par rapport aux témoignages des enquêteurs belges, particulièrement celles qui émanent des victimes. Ces personnes, dont la famille a parfois été littéralement détruite, ont raison de questionner ce qui s’est passé il y a six ans. Je constate que les critiques font partie de notre quotidien depuis les attentats. Nous aussi, nous analysons la manière dont on fonctionne, dans un objectif d’amélioration. Cela dit, je dois admettre que certains reproches ont été vécus de manière désagréable. Les enquêteurs et leur hiérarchie se sont longuement préparés aux témoignages. Durant l’enquête, tous les moyens ont été déployés pour arrêter les suspects. Si le procès se tient à Paris avec un certain nombre de personnes sur le banc des accusés, c’est aussi parce que l’enquête a été correctement menée et a livré des résultats.

Certaines critiques sont-elles justifiées de votre point de vue ?

Plusieurs reproches ou interrogations se mêlent. Au départ, la question de l’anonymat des enquêteurs au procès a suscité pas mal de discussions. De notre côté, nous demandions que nos policiers puissent témoigner de la même manière que le font les enquêteurs français, donc anonymes. La loi française, manifestement, n’est pas prévue pour ce cas spécifique des policiers étrangers. La critique doit donc plutôt viser l’arsenal juridique français. Finalement, le président de la cour d’assises a autorisé l’anonymat, en concertation avec le procureur fédéral belge. Je pense sincèrement que c’est une bonne chose. Cela a pu être perçu par les victimes comme étant impersonnel. Mais d’un autre côté, cela garantit la sécurité et la sérénité des enquêteurs, au bénéfice de la qualité de leurs témoignages.

Éric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale, s’exprime à propos des auditions controversées.
Éric Snoeck, directeur général de la police judiciaire fédérale, s’exprime à propos des auditions controversées. © Tous droits réservés

Comprenez-vous les attentes des victimes qui cherchent à savoir si les attentats auraient pu être évités avec une enquête différente ?

Ce questionnement est tout à fait légitime. J’ai l’impression qu’il y a en réalité deux débats parallèles. D’une part, au sujet des faits commis le 13 novembre. Qui sont les auteurs ? Comment ont-ils agi ? Sur base de quelle préparation ? Ce sont les questions auxquelles la cour d’assises doit répondre. C’est dans ce cadre que les enquêteurs belges témoignent, sur base des investigations menées après les attentats. D’autre part, une question différente est de savoir comment on aurait pu éviter ce type de drame. Cette interrogation-là, tout aussi lancinante, a été étudiée de manière très minutieuse par des commissions parlementaires en France et en Belgique. Chez nous, la commission a produit des recommandations qui ne pointent pas du doigt un enquêteur ou un service, mais qui touchent à l’ensemble du système antiterroriste. Au procès à Paris, j’ai parfois l’impression qu’on adresse à l’enquêteur titulaire d’une partie du dossier des interrogations qui visent l’ensemble du système antiterroriste. Il faut adresser la bonne question à la bonne personne. C’est à cette condition qu’il n’y aura pas de déception quant aux réponses fournies.

Comment les enquêteurs ont-ils vécu ces moments ?

Ce sont des professionnels aguerris. Nous avons amené devant les tribunaux belges de nombreux dossiers terroristes. Cela dit, le procès des attentats du 13 novembre est hors norme à de nombreux égards, y compris dans la manière dont les questions et les constats sont posés. Les enquêteurs vivent parfois ces questions, voire ces attaques ad hominem, de manière très douloureuse. Ces policiers ont beaucoup donné, y compris une part de leur vie privée, pour résoudre ces enquêtes. Leur travail a abouti à des arrestations. Être vilipendé sur la place publique, c’est difficile à vivre pour ces hommes et ces femmes qui sont eux aussi dans l’émotion par rapport à ce qui s’est produit et qui ont vraiment donné le meilleur d’eux-mêmes. Ils continuent d’ailleurs à le faire pour contribuer à la vérité.

Étaient-ils suffisamment préparés au procès ?

Bien sûr. Dès le premier acte posé, au lendemain du 13 novembre, tous les enquêteurs engagés savaient qu’ils allaient devoir, à un moment donné, témoigner de leur travail devant une cour d’assises. La police judiciaire fédérale belge a pris la mesure des drames qui se sont produits à Paris et à Bruxelles. Elle a mesuré l’importance de l’enquête et elle mesure l’importance des témoignages au procès.

Regrettez-vous une première communication très brève en réponse aux critiques, manifestement mal perçue ?

De nouveau, je comprends les demandes des parties civiles, des victimes, qui cherchent à obtenir le plus de réponses possibles. Cependant, comme service de police, nous sommes très respectueux de la cour d’assises. Nous souhaitons que le débat se fasse là où il doit se faire, à l’audience. Nous avons choisi de ne pas répondre du tac au tac aux critiques, même quand elles étaient injustifiées à notre estime. Nous voulions que le débat se concentre en cour d’assises de la manière la plus sereine possible. Cela fait aussi partie de notre approche de professionnels de police judiciaire.

Comment se porte aujourd’hui la DR3, la principale section antiterroriste de la police judiciaire fédérale ?

Ses membres ont beaucoup, beaucoup, beaucoup donné au cours des dernières années ; dans les investigations sur la cellule terroriste qui a frappé Paris et Bruxelles mais aussi dans toute une série d’autres enquêtes qui ont parfois permis d’éviter des attentats. C’est un investissement humain peu visible de l’extérieur mais il est colossal, à coups de journées et de nuits entières à entendre des suspects, à remettre en question ses propres pratiques. Cela finit par user. Des enquêteurs sont allés vraiment très loin dans leurs ressources. Par ailleurs, sur le plan des moyens, la DR3 est elle aussi soumise à forte pression. De manière générale, nos capacités sont soumises à forte pression. La question est de savoir comment maintenir un état de vigilance suffisant en matière de terrorisme tout en investissant dans des domaines comme la criminalité organisée, la cybercriminalité, la pédopornographie, la criminalité financière, la corruption. Ce sont des tensions permanentes au niveau de nos capacités d’enquête, dans un contexte budgétaire extrêmement compliqué pour la police fédérale.

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