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Crise migratoire aux Canaries: Arguineguin, petit port submergé par l'arrivée de migrants

Un groupe de migrants arrive au port d'Arguineguin après avoir été secouru par les garde-côtes espagnols dans l'île canarienne de Gran Canaria le 23 novembre 2020. Les arrivées de migrants ont grimpé en flèche dans les îles Canaries espagnoles avec plus d
03 déc. 2020 à 15:033 min
Par RTBF avec Agences

Saïd El Hallaji embrasse enfin son frère Lehcen, arrivé aux Canaries sur un bateau de fortune. Cela fait une semaine qu'il dort sur le petit port de pêche d'Arguineguin, épicentre de la crise migratoire dans l'archipel espagnol. Saïd espère pouvoir emmener son frère en avion en Espagne continentale.

18 000 migrants sont arrivés cette année 

Les arrivées de migrants ont explosé ces dernières semaines aux Canaries. Comme Lehcen, plus de 18.000 migrants africains sont arrivés cette année sur ces îles espagnoles situées dans l'Atlantique, après une dangereuse traversée depuis les côtes nord-ouest de l'Afrique, plus de 10 fois le nombre observé au cours de la même période de 2019, selon les données du ministère espagnol de l'Intérieur.

En raison d'accords de contrôles en Méditerranée conclus avec la Libye, la Turquie et le Maroc, les migrants ont repris il y a plusieurs mois la route des Canaries, qui revivent une crise inédite depuis 2006 lorsque 30.000 migrants avaient débarqué sur l'archipel.

Débordées par cet afflux, les autorités ont aménagé des camps temporaires et relogent des migrants dans des hôtels. Des centaines de jeunes migrants ont été logés dans des centres d'accueil temporaires.

Le port Arguineguin, premier point d'accueil, initialement prévu pour les enregistrer et leur faire des tests du Covid, a été totalement débordé par le flux. Quelque 600 personnes y dorment toujours mais ce port en a accueilli il y a peu plus de 2.000 dans des conditions qualifiées lundi de "déplorables" par une juge et qui ont été sévèrement critiquées par plusieurs ONG.

Pendant trois jours, on n'a pas eu d'eau, on n'a rien eu à manger

Trois migrants maliens se tiennent devant l'hôtel où ils seront hébergés après leur arrivée en bateau sur l'île canarienne de Gran Canaria le 23 novembre 2020.
Trois migrants maliens se tiennent devant l'hôtel où ils seront hébergés après leur arrivée en bateau sur l'île canarienne de Gran Canaria le 23 novembre 2020. DESIREE MARTIN - AFP
Des hommes se tiennent sur un balcon dans l'un des complexes touristiques abritant quelque 5500 migrants à Playa del Ingles, sur l'île espagnole de Grande Canarie, le 22 novembre 2020.
Des hommes se tiennent sur un balcon dans l'un des complexes touristiques abritant quelque 5500 migrants à Playa del Ingles, sur l'île espagnole de Grande Canarie, le 22 novembre 2020. DESIREE MARTIN - AFP

Sans touristes en raison de la pandémie, 17 hôtels de l'archipel sont utilisés pour reloger les migrants, comme les appartements Vistaflor, situés à une vingtaine de kilomètres d'Arguineguín, entre un terrain de golf et des dunes idylliques.

Un groupe de sept Maliens, arrivés ensemble le 31 octobre et qui ne sont donc plus en quarantaine, se promènent aux alentours.

"Le bateau, c'était dur, horrible, pendant trois jours, on n'a pas eu d'eau, on n'a rien eu à manger. On a bu l'eau de la mer, on s'est fait pipi dessus", raconte Abdulai, 31 ans qui refuse de donner son nom de famille et porte les scarifications faciales typiques de l'ethnie des Peuls. 

"Là-bas (au Mali), c'était pire, avec les problèmes politiques, la guerre aussi et avec la pandémie, c'est très compliqué. J'aimerais aller à Barcelone, j'ai de la famille là-bas, ou rester ici", ajoute son compagnon Casama.

Dans l'hôtel Waikiki tout proche, d'autres migrants ont été relogés. En quarantaine, ils ne sont pas autorisés à sortir, ni à accéder à la piscine et passent leurs journées à bavarder depuis leurs balcons. 

Un drapeau espagnol y est suspendu, comme un signe de paix dans un quartier où leur présence n'est pas forcément appréciée.

Migrants mal vus par un secteur touristique en plein marasme

Pour les professionnels du tourisme, pilier de l'économie de l'archipel, cette nouvelle crise migratoire tombe très mal alors que le secteur a été dévasté par la pandémie et comptait beaucoup sur un rebond cet automne.

Selon des chiffres officiels, le nombre de nuitées dans l'archipel a chuté de 86,7% en octobre sur un an, à 1,1 million.

"Cela fait de la peine, il y a 40 personnes (sur la plage) alors que d'habitude à la même période, on ne voit même pas le sable", se lamente Carmelo Suárez, loueur de voitures et porte-parole d'une plate-forme de défense du tourisme qui organise une manifestation vendredi.

"Nous ne sommes pas contre l'immigration mais il faut des sites spécifiques. Si une personne dépense ses économies pour venir, elle ne veut pas partager son hôtel avec un migrant", dénonce-t-il.

A Puerto Rico, où les commerces ouverts sont rares, des centaines de jeunes migrants tuent le temps sur la plage ou dans des parcs. D'autres attendent autour d'une agence Western Union.

Sur la plage, Aliou Gueye, Sénégalais de 17 ans, joue au football avec d'autres jeunes. "Je veux rester ici, j'aime bien et j'apprends l'espagnol", lance-t-il.

Ces dernières semaines, plusieurs manifestations ont eu lieu dans l'archipel contre les migrants mais aussi en défense de leurs droits.