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Contes africains d’après Shakespeare, noir pessimisme.

Contes africains d’après Shakespeare, noir pessimisme.
08 oct. 2011 à 08:572 min
Par Christian Jade











































Critique: ****

Ces trois «contes africains » (en fait familiaux et tribaux par la cruauté primitive du «clan») commencent par un prologue intitulé «Vivre» (drôle de vie ) et se terminent par un épilogue chanté et dansé où toute la distribution nous donne une leçon de salsa( !), menée par une des filles cyniques du Roi Lear, Régane. Sarcasme initial et dérision finale : on est bien dans le rire grinçant ou la douleur intolérable qui parcourent la majorité des mises en scène de K. Warlikowski. Le fil conducteur, c’est la déchéance du Roi Lear par deux de ses filles Goneril et Régane qui «lance» le premier «conte shakespearien», centré sur une autre «chute», celle du juif Shylock, dans le Marchand de Venise. Lear revient à la fin du 2è «conte»-centré sur Othello- où on le voit confiné dans un asile. Et il occupe la totalité du 3è conte avec une scène d’anthologie où Lear, couché sur un lit d’hôpital, muet puisqu’il a la gorge trouée par une opération, écoute la seule fille qui l’aime, Cordélia lui asséner un monologue d’amour filial…pas vraiment conventionnel.

Il faut dire que sur ce «schéma shakespearien» de base, qui ne reprend que quelques scènes des trois pièces, de nombreux inserts contemporains viennent se greffer pour passer du Shakespeare littéral, "daté",  à trois «contes» contemporains. Le Sud Africain Coetzee parle d’Afrique et de la question juive en termes actuels et donne de la force au monologue de Gonéril, fille rebelle de Lear, au début du 3è conte. Elridge Cleaver, ex-black panther, offre une vision sulfureuse d’ Othello. Les monologues du Libanais Wajdi Mouawad, font vibrer trois héroïnes shakespeariennes un peu effacées dans le texte d’origine, Portia dans Le Marchand ce Venise, Desdémone dans Othello et surtout Cordélia dans Le Roi Lear.

Cette composition en « puzzle» de plus de cinq heures, avec 2 entractes, a une belle consistance globale, d’une cruauté plus verbale que physique, plus métaphysique que politique. Pas question de Grand-Guignol élisabéthain où le sang gicle et où les épées font des moulinets spectaculaires. Shylock, Othello et Lear sont détruits de l’intérieur, parias, victimes de leur propre clan (Lear), des préjugés d’époque (racisme anti-juif –Shylock- ou anti-noir- Othello) des préjugés qui manifestement survivent à Shakespeare. Et ce n’est pas la pirouette finale …via une salsa party qui démentira le message global d’un monde impitoyable pour les exclus où l’amour est un horizon improbable.

Un bémol à l’ensemble : quelques longueurs dans les monologues de W. Mouawad ou les citations de Coetzee pourraient être corrigées lors des versions ultérieures d’une très longue tournée. Et un «plus»: le jeu incroyablement juste d’une équipe d’acteurs soudés, utilisant habilement la sonorisation pour jouer sans emphase ces répliques monstrueuses et autodestructrices. Avec un coup de chapeau particulier à l’acteur qui joue successivement Lear, Shylock et Othello : d’autant plus qu’il  ne tire nullement son épingle du jeu, jouant l’équipe plus que le solo. Coup de chapeau aussi à l’équipe de surtitreuses qui, en français et néerlandais, rendaient ce très beau texte compliqué, accessible et passionnant.

Contes africains d’après Shakespeare, de K. Warlikowski au Manège (Liège) ce samedi 9 octobre à 16 h

Infos:

http://www.theatredelaplace.be/

Pour ceux qui l’auraient raté à Liège signalons qu’ils pourront le voir:

-Les 22 et 23 novembre au Grand Théâtre de Luxembourg, www.theatres.lu

-A

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