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Entrez sans frapper

"Connemara", le dernier roman de Nicolas Mathieu

Écrivain français Nicolas Mathieu

Quatre ans après avoir remporté le prix Goncourt pour " Leurs enfants après eux " (Actes Sud), Nicolas Mathieu nous invite dans l’intimité de deux quadragénaires en crise identitaire, pour un roman social noir mais pas sans espoir.

Les aspirations adolescentes déçues

Connemara’ dresse le portrait d’Hélène et Christophe. Tous deux originaires d’un village paumé, là où "on a si peu de raison de se réjouir dans ces endroits qui n’ont ni la mer, ni la tour Eiffel, et où les soirées s’achèvent à vingt heures en semaine, et dans les talus le week-end. "

Couverture du livre de Nicolas Mathieu 'Connemara' aux Editions Actes Sud

Christophe n’a pas cherché à s’éloigner de son village familial. Il y élève son fils, prend soin de son vieux père. Représentant en nourriture canine, il se bourre volontiers la gueule avec ses vieux potes. Une vie sans histoire. Sans ambition.

Hélène revient là désabusée après avoir incarné le modèle de la réussite parfaite. Mariée, des enfants, un poste à responsabilité dans le consulting. La villa d’architecte, le dressing et un mari plutôt pas mal. Mais après un burn-out, son empire s’est écroulé et la voilà de retour à la case départ.

Voyage entre les désirs inavoués de leur adolescence, et la désillusion de ce qu’ils ne sont pas devenus. Avec l’espoir d’un meilleur scénario.

L’écrivain Nicolas Mathieu était l’invité de Jérôme Colin dans ‘Entrez sans frapper’.

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La littérature, un monde de signes à lire

"Souvent on me dit que je fais une littérature sociologique, ce qui revient à dire que je fais une littérature journalistique. Je ne suis pas très d’accord. La manière dont je rends le monde est sensible avant d’être scientifique ou factuelle. Quand je rends ces trajectoires sociales, quand je montre comment on est affecté par son milieu, ce n’est pas vraiment de la sociologie, je l’ai éprouvé en grandissant. Je venais d’un milieu de petite classe moyenne, de parents qui n’avaient pas fait beaucoup d’études, et très tôt, j’ai mesuré des écarts. La littérature c’est peut-être cela, un monde de signes à lire."

Une critique du monde du travail

Dès son premier ouvrage, ‘Aux animaux la guerre’, Nicolas Mathieu dénonce le monde du travail. Dans son dernier roman, il n’épargne pas le diktat du 'management' incarné par Hélène, un système de contraintes et d’asservissement. Il explique comment la création d’un langage spécifique influe sur la liberté de penser.

Nos possibilités de penser sont fonction des mots que l’on détient.

Tout langage constitué est le véhicule d’un pouvoir, pas forcément intentionnel, il n’y a pas des gens dans des bureaux qui se disent: ‘on va favoriser ces mots-là, comme cela, on exercera un pouvoir sur ceux qui les emploieront'. Mais de fait, un langage fait système et exerce un pouvoir. Une fois que vous avez été pris dans cette langue-là, vous ne pouvez plus penser en dehors. A ce moment-là, les possibilités d’existence, de résistance, d’alternatives s’amenuisent comme neige au soleil. Nos possibilités de penser sont fonction des mots que l’on détient."

L’autre, notre sauveur ?

Le roman aborde des thèmes de société comme l’ascension sociale, les modèles de réussite familiale ou professionnelle. Mais c’est aussi une ode à l’amour vu sous un angle réaliste. Extrait sélectionné par Jérôme Colin :

"L’amour n’était pas cette symphonie qu’on vous serinait partout, publicitaire et enchantée. L’amour, c’était des listes de courses sur le frigo, une pantoufle sous un lit, un rasoir rose et l’autre bleu dans la salle de bains, des cartables ouverts et des jouets qui traînent, une belle-mère qu’on emmène chez le pédicure pendant que l’autre va porter des vieux meubles à la déchetterie. Et tard le soir, dans le noir, deux voix qui se réchauffent. On les entend à peine, qui disent des choses simples et sans relief. "Il n’y a plus de pain pour le déjeuner. Tu sais j’ai peur quand t'es pas là". "Mais justement, je suis là ! "

Le sentiment amoureux et l’amour profond représentent-ils l’ultime salvation de notre destinée ? La question est posée au romancier.

" Oui, je crois qu’il y a une aspiration à être sauvé très puissante. Je crois qu’on aime jamais pour des raisons pures. Quand on tombe amoureux de quelqu’un il y a tout un paysage dont on s’éprend, avec des raisons sociales, psychologiques, la manière dont quelqu’un se vêt, qu’est-ce qu’il va pouvoir faire pour nous, ses opinions politiques, c’est tout un agencement de causes."

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