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Congo Hold-up : une enquête accuse le clan Kabila d'avoir détourné au moins 138 millions de dollars de fonds publics

19 nov. 2021 à 10:33 - mise à jour 19 nov. 2021 à 20:17Temps de lecture4 min
Par Ghizlane Kounda avec Belga

L’annonce fait l’effet d’une bombe. Joseph Kabila, l’ancien président de la République démocratique du Congo (2001 – 2018), sa famille et des proches auraient détourné près de 138 millions de dollars (122,5 millions d'euros) des caisses de l'État congolais entre 2013 et 2018. Probablement plus… C’est la conclusion d’une enquête nommée ‘Congo Hold-up’, menée par un réseau international d'investigation journalistique qui rassemble 19 médias (européens, avec European Investigative Collaborations, américains, congolais et libanais) ainsi que cinq ONG spécialisées dans la lutte contre la corruption. On parle déjà de la plus importante fuite de documents bancaires d’Afrique…

L’effet d’une bombe, mais une bombe à retardement. Puisque des soupçons pesaient déjà fortement sur les manœuvres financières de Joseph Kabila, notamment dans l’exploitation minière, par le biais de l’entreprise publique minière, Gécamines. Cette fois, l’enquête Congo Holdup va plus loin. Elle révèle pour la première fois, les noms de ceux qui ont participé à ce détournement présumé et la manière dont ils ont procédé, documents signés à l’appui.

3,5 millions de documents

L’enquête s’est faite sur base de plus de 3,5 millions de documents : relevés bancaires, courriels, contrats, factures et dossiers d'entreprise, etc. issus de la banque gabonaise BGFI et obtenus par Mediapart ainsi que l'ONG Plateforme pour la protection des lanceurs d'alerte en Afrique (PPLAAF). Les journalistes ont mis au jour un schéma de corruption à grande échelle.

Joseph Kabila et sa famille "ont pu se livrer à un véritable pillage des caisses de l'État", dénoncent les journalistes, grâce à la filiale congolaise de la BGFI, dirigée par le frère adoptif du président, Francis Selemani, et via une société boîte aux lettres, Sud Oil.

En plus de pots-de-vin, Sud Oil aurait perçu "une sorte de 'Taxe Kabila’" auprès de plusieurs institutions et entreprises publiques congolaises comme, entre autres, la Banque centrale, l'entreprise minière nationale Gécamines et le Fonds national d'entretien routier. La paye de 925 casques bleus congolais opérant en Centrafrique a même été détournée par le clan Kabila via la BGFI, selon les journalistes à l'origine de l'enquête.

Pour la première fois, on peut retracer le circuit du détournement de l’argent public

"Cette enquête est d’une ampleur inégalée", s’exclame Jean Claude Mputu, membre de Resource Matters et porte-parole du collectif anti-corruption ‘Le Congo n’est pas à vendre’, dont certains membres ont participé à l’enquête. "Pour la première fois, on peut retracer le circuit du détournement de l’argent public : depuis un compte public, de la Banque centrale du Congo ou de la Gécamines, vers une banque qui s’avère être la plaque tournante de ce processus de détournement. Ces documents permettent de retracer d’où l’argent est parti et où il a atterri. Soit dans une entreprise appartenant à Joseph Kabila, soit dans les comptes bancaires de son entourage proche. Des personnes identifiables, puisque pour retirer des millions à la banque, il faut signer. Tout cela au mépris de la loi congolaise, au mépris des règles du secteur bancaire, sans parler des questions éthiques…".

De fait, ce détournement présumé des richesses s’est produit sans scrupules, dans un pays parmi les plus pauvres au monde. En RDC, aujourd’hui, plus de 70% de la population vit avec moins de deux dollars par jour.

"Concernant les flux financiers de la Gécamines, nous avions des soupçons que des sommes avaient été détournées", ajoute Jean-Claude Mputu. "Cette enquête nous montre, preuve à l’appui, quand ces sommes ont été transférées et qui en sont les bénéficiaires".

Jean Claude Mputu, membre de Resource Matters et porte-parole du collectif anti-corruption ‘Le Congo n’est pas à vendre’
Jean Claude Mputu, membre de Resource Matters et porte-parole du collectif anti-corruption ‘Le Congo n’est pas à vendre’ © Tous droits réservés
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Des versements en liquide à élucider

Des versements en liquide encore non élucidés, laissent penser que la somme détournée est de plus grande ampleur. En plus des 138 millions détournés directement des caisses de l'État, 33 millions de dollars (29,1 millions d'euros) déposés en liquide, et 72 millions de dollars (63,5 millions d'euros) d'origine inconnue ont transité par le compte de la BGFI à la Banque centrale du Congo. "Cela porte à 243 millions de dollars (215,1 millions d'euros) de fonds publics et suspects encaissés par l'entourage proche de Joseph Kabila sur des comptes à la BGFI", notent les journalistes à l'origine de l'enquête.

"On est dans un système de corruption généralisé, encouragé et motivé par les plus hauts dirigeants du pays !", insiste Jean-Claude Mputu.

J’ai moi-même reçu des menaces

"Beaucoup de noms sont cités. Celui de l’ancien président Joseph Kabila qui est à la tête des entreprises citées ; celui de son frère adoptif, Francis Selemani, à la tête de la BGFI ; celui de Deogratias Mutombo, l’ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo ; ceux des dirigeants de Sud Oil…", énumère Jean-Claude Mputu.

Le duo composé du Belge Marc Piedboeuf et du Congolais Alain Wan, gérants de la société Egal, déjà pointé du doigt pour son rôle de "transfert de fonds publics vers des sociétés offshore au profit de Kabila et de ses acolytes", a versé trois millions de dollars, obtenus de la Banque centrale, à Sud Oil, selon le réseau journalistique.

"Nous sommes en train d’analyser les données de cette enquête au sein du collectif ‘le Congo n’est pas à vendre’", précise Jean-Claude Mputu. "Chaque personne citée dans cette enquête a été contactée et sommée de répondre à des questions. Certaines ont apporté des réponses, d’autres ont refusé, d’autres encore ont menacé les enquêteurs…J’ai moi-même reçu des menaces. Autant d’indications qui nous permettent d’avancer dans nos recherches. On va assister à une bataille qui va se dérouler sur deux fronts, judiciaire et médiatique".

Poursuites en justice

"Nous allons interpeler le président Félix Tshisekedi pour qu’une enquête soit ouverte", prévient Jean Claude Mputu. "Va-t-il le faire ? Nous le sentirons dans les prochains jours… Parallèlement, nous allons mettre en place un collectif d’avocats qui va porter plainte pour réclamer la confiscation et le retour des biens mal-acquis au trésor public. La plainte sera déposée au Congo et s’il le faut à l’étranger, pour demander la saisie de ces biens-là. Des banques occidentales sont complices de ces transferts litigieux, car elles ont fermé les yeux".  

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