Chroniques

Comment perdre les citoyens en trois leçons

01 déc. 2020 à 09:08 - mise à jour 01 déc. 2020 à 09:08Temps de lecture4 min
Par Bertrand Henne - Les coulisses du pouvoir

Le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke est sous pression après sa communication sur "l’effet de choc" recherché par la fermeture des commerces jugé "non essentiel". Le gouvernement fédéral est désormais ouvertement divisé. Comme durant l’été c’est toute l’adhésion aux mesures qui pourrait s’écrouler. Car en quelques heures hier, la cohérence de la réponse des autorités face au Covid a volé en éclat. Cohérence qui est pourtant cruciale pour susciter l’adhésion.

Première leçon : semer le doute

Première leçon, semer le doute. Ainsi, le porte-parole interfédéral de la lutte contre le coronavirus, Yves Van Laethem, estime qu’on aurait pu décider d’avoir plus de contact à Noël. Il ne comprend pas la mesure. Si c’est un virologue qui le dit, qui plus est celui qui est la voix et le visage et la caution scientifique de la stratégie belge évidemment la décision politique apparaît d’un coup comme excessivement sévère.

Deuxième leçon : nourrir le doute

Deuxième leçon, nourrir le doute. C’est Frank Vandenbroucke, le ministre de la Santé, sommé d’expliquer pourquoi la réouverture des commerces "non essentiels" est jugée sans danger aujourd’hui et pas il y a un mois. Plutôt que de répondre, comme il l’a fait jusqu’ici, qu’il fallait éviter les possibilités de déplacements et gérer les flux de contacts, voilà soudain surgir une "stratégie du choc".

Pour le coup, ça a fait un choc aux commerçants. Oui, la justification de Frank Vandenbroucke est maladroite, elle manque bêtement de psychologie. Beaucoup de commerçants se sentent sacrifiés pour la cause. Et de nombreux citoyens se sentent infantilisés. Ils y trouveront de quoi renforcer leurs jugements.

Pourtant il faut se rappeler le contexte. La Belgique était fin octobre de loin le pire pays d’Europe en matière de contaminations. Pourtant, les décisions ont été moins dures qu’en Irlande ou qu’en France. Un rapport du Celeval (experts) évoquait bien noir sur blanc deux mesures drastiques : la fermeture des commerces (16 voix contre 2) ou la limitation des déplacements. C’est la première option qui a été choisie.

Le choix était donc justifiable, encore faut-il le justifier avec une ligne claire. Il est d’autant plus justifiable que ces mesures ont fonctionné. La Belgique est passée de la première place à la 23e place, au côté de l’Allemagne, au classement européen des contaminations par 100 000 habitants.

Troisième leçon : profiter du doute

Semer le doute, nourrir le doute et enfin profiter du doute. C’est la troisième leçon. Face à cette erreur du ministre de la santé, l’opposition fait son travail, elle critique. Le PTB, le cdH et DéFI ont assez logiquement demandé des explications au ministre Vandenbroucke.

C’est déjà plus délicat du côté de la N-VA. Très critique depuis l’opposition au fédéral, Jan Jambon a pourtant validé cette décision de fermeture en comité de concertation. Le parti connaît donc les enjeux et les raisons évoquées à l’époque autour de la table, il feint aujourd’hui de s’en étonner.

Pire encore, dans l’opposition fédérale, on retrouve de plus en plus le MR qui semble vouloir se laver les mains de cette fermeture. Les libéraux francophones, à la grande différence de ceux du nord du pays, ont décidé d’une stratégie de la particip-opposition, ou une stratégie du passager clandestin. Une stratégie nourrie d’une forte inimitié pour Frank Vandenbroucke et d’un ressentiment persistant. Le parti n’a toujours pas digéré la perte du 16 et le pilotage de la gestion de crise qui offrait au parti une forte influence et une forte visibilité. Comment expliquer autrement les mots très durs de Pierre-Yves Jeholet évoquant dans le soir le "totalitarisme" de Frank Vandenbroucke.

L’hiver comme l’été, le court-termisme

On entend aussi des critiques du CD&V et du PS, mais sous le manteau ou au fleuret alors que les libéraux francophones sont sabres au clair. On sait qu’Elio Di Rupo par exemple n’apprécie pas du tout Frank Vandenbroucke et qu’il s’y est frotté, comme les autres, à propos de la restriction des contacts à Noël. Mais il évite de remettre publiquement en cause la ligne globale.

Frank Vandenbroucke a commis une erreur. C’est assez logique de la part des autres partis de remettre en question ses méthodes jugées autoritaires. Autre chose est de mener un travail de sape contre la ligne décidée en gouvernement et en comité de concertation depuis la fermeture de l’Horeca.

Nous voilà avec un hiver qui ressemble à l’été. Revoilà le court-termisme qu’on a connu entre juillet et septembre. Nous revoilà avec une stratégie continuellement remise en cause. Revoilà pointer la gestion d’épicier ou tout est négociable. Revoilà pointer la faiblesse de la gouvernance à la belge, open bar où tous les lobbys et les groupes de pression de ce pays peuvent se servir.

Bref, revoilà le spectre de la gouvernance à la petite semaine qui (avec l’échec du suivi de contact et d’isolement) a conduit à la perte de crédibilité des autorités et à la deuxième vague la plus meurtrière d’Europe par habitant.

Car, quand ça va très mal, prendre des mesures impopulaires est difficile. Mais face au mur de la saturation hospitalière, les choix s’imposent souvent, même aux plus mauvais gouvernants. Mais le plus difficile, ce que nous avons raté cet été, c’est continuer à justifier des restrictions ou de la prudence quand ça va mieux, quand l’épidémie donne l’impression d’être sous contrôle. Bref, c’est maintenant que prendre ses responsabilités et assumer s’avère le plus difficile pour les gouvernants. Et l’hiver n’a même pas encore débuté.

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