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Comment les espions étrangers vous approchent-ils ? La Sûreté de l’État détaille certaines techniques

13 juin 2022 à 04:00 - mise à jour 14 juin 2022 à 05:06Temps de lecture4 min
Par Sébastien Georis

Elles sont " classes " mais pas guindées, soignées mais sans trop en faire. Qui prêterait attention à ces deux copines réunies pour l’apéro du jeudi dans le quartier européen à Bruxelles ? Personne. Premier objectif atteint pour les deux jeunes femmes : se fondre dans la foule. Car elles sont en réalité des agentes de la Sûreté de l’État en exercice sur le terrain.

Utilisation stratégique de la conversation

Installées à une terrasse ensoleillée et bondée place du Luxembourg, les agentes du renseignement se livrent à un travail d’élicitation, autrement dit une activité de récolte d’informations lors de conversations d’allure anodine. Plus précisément, le FBI (service de police et de renseignement américain) définit l’élicitation dans le domaine de l’espionnage de la manière suivante : "utilisation stratégique de la conversation pour obtenir des informations de la part d’individus sans leur donner le sentiment qu’ils sont interrogés. […] L’élicitation apparaîtra comme une activité sociale ou professionnelle normale."

Les espions emploient plusieurs méthodes : manipulation humaine, profilage sur les réseaux sociaux, intrusion dans les appareils électroniques, …
Les espions emploient plusieurs méthodes : manipulation humaine, profilage sur les réseaux sociaux, intrusion dans les appareils électroniques, … Belga

Les membres de la Sûreté de l’État réalisent des manœuvres d’élicitation dès les premiers stades de leur formation. "Pas pour pratiquer des activités d’espionnage à l’étranger car la Sureté est un service de renseignement intérieur non-offensif", précise-t-on. " Mais la technique s’avère par exemple utile pour les officiers traitants chargés des contacts avec les sources. Place du Luxembourg, à l’heure où les travailleurs des institutions européennes quittent leur bureau, l’exercice est mené par la Sûreté sur proposition de la RTBF afin de mieux comprendre les techniques et les menaces d’espionnage*.

Chaque information est la pièce d’un puzzle

La cible est choisie au hasard. Très rapidement, les prétendues amies nouent la conversation. L’approche est d’apparence inoffensive et agréable. Pourtant, il s’agit d’une manipulation savamment masquée. "Pour trois informations reçues de la part de la cible, j’en donne une sur moi. Sinon, le dialogue est à sens unique et cela éveille les soupçons ", glisse une des agentes. Au bout d’une demi-heure, durée impartie pour le test, les informations collectées sont variées : nom, âge, adresse électronique, dernier voyage à l’étranger, …

Rien de très secret ? Non mais "l’espionnage ne se limite pas au vol de documents confidentiels ou secrets" souligne la Sûreté de l’État qui compare le mécanisme à un puzzle : "Chaque pièce est un élément supplémentaire qui peut être utilisé contre vos intérêts".

Si un service de renseignement hostile parvient à assembler toutes les pièces d’un puzzle, l’indépendance stratégique et la position concurrentielle d’une entreprise, voire du pays, sont mises à mal. Pascal Pétry, administrateur général adjoint de la Sûreté de l’État, pointe les menaces que fait peser l’espionnage sur la politique, la diplomatie, le commerce ou encore la recherche : "Des espions sont actifs en Belgique dans ce secteur et tentent d’obtenir des informations sur des inventions ou des brevets développés chez nous", affirme Pascal Pétry.

"Il faut être très attentif, insiste-t-il, car de l’argent public a été investi dans la recherche via des plans de relance au niveau belge et européen. Des emplois sont en jeu. Il serait dommageable pour l’État belge que des sociétés connaissent des difficultés à la suite du vol d’un brevet ou parce qu’on aurait coupé les ailes d’un développement économique".

Manipulation humaine et ciblage sur les réseaux sociaux

A côté des informations recueillies à sources humaines, HUMINT (Human Intelligence) dans le jargon du renseignement, les services étrangers hostiles exploitent également la branche SOCMINT (Social media intelligence). "Les médias sociaux facilitent grandement le profilage des cibles potentielles et multiplient les moyens d’entrer en relation " explique la Sûreté de l’État.

Dans le cadre de ce reportage, en guise d’illustration, un agent spécialisé a recherché ce que les réseaux sociaux permettaient d’apprendre à propos d’un journaliste de la RTBF. Quelques heures d’enquête à partir de données accessibles publiquement font émerger des adresses électroniques, des numéros de téléphone et, de fil en aiguille, l’adresse privée du journaliste.

"Nous avons remarqué qu’il avait utilisé une de ses adresses électroniques pour enregistrer le site Internet d’une indépendante bruxelloise. Cette personne est mentionnée sur Facebook comme étant sa partenaire. Vu qu’elle est indépendante, nous avons pu recueillir des informations auprès de la Banque-Carrefour des entreprises, dont une adresse."

Pascal Pétry, administrateur général adjoint de la Sûreté de l’Etat
Pascal Pétry, administrateur général adjoint de la Sûreté de l’Etat © Tous droits réservés

Les réseaux sociaux donnent également accès à des amis virtuels. Lier contact avec ces amis donne à l’espion une façade plus légitime. La vigilance s’impose car "les chefs d’État ou les chefs d’entreprise ne sont pas seuls visés ; tout le monde peut susciter l’intérêt d’un espion", alerte la Sûreté de l’État.

L’administrateur général adjoint Pascal Pétry égrène une liste de cibles potentielles, non exhaustive : "L’ami d’un responsable, le gardien d’un bâtiment, un secrétaire, un fonctionnaire, un diplomate, un journaliste, un étudiant, un futur dirigeant, … "

Selon les estimations de la Sûreté de l’État, plusieurs centaines de professionnels du renseignement étranger opèrent en Belgique sous couverture, maniant manipulation humaine, profilage sur les réseaux sociaux ou intrusion dans les appareils électroniques. La Russie et la Chine ne sont pas seules actives ; de nombreuses puissances étrangères utilisent ces techniques de récolte d’informations clandestines.

*Ce reportage a fait l’objet de mesures particulières, concertées avec la Sûreté de l’État, afin que la RTBF puisse remplir sa mission d’information tout en protégeant l’anonymat et le travail des agents du renseignement.

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