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Comment la RTBF réagit-elle lorsqu’elle fait l’objet de pressions ?

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20 janv. 2023 à 14:08Temps de lecture7 min
Par Annick Merckx, journaliste à la rédaction Info, pour Inside

"Des pressions ? Mais évidemment que ça existe ! Et elles proviennent vraiment de tous les milieux : politique, économique, sportif, et même culturel." Bruno Clément, Référent Info "Nous" à la RTBF sait de quoi il parle : ancien éditeur et présentateur de Questions à la Une, ex-rédacteur en chef du JT, il y a été – et y est encore – confronté. Il nuance toutefois : "moi, j’ai l’impression qu’elles ne sont pas si fréquentes que cela…"

Pas si fréquentes, peut-être, mais lourdes à gérer ? "Oui bien sûr : il y a des pressions que je qualifierais de "normales", des gens mécontents qui nous appellent, envoient des mails, s’indignent, a priori ou a posteriori, que l’on puisse faire tel ou tel sujet. On écoute, on répond et on ne s’interdit rien.

Et puis il y a les plaintes devant les tribunaux ou au Conseil de Déontologie (CDJ), qui sont plus contraignantes."


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"Ce n’est pas du côté du service juridique de la RTBF qu’on se retrouve avec les coups de fil de politiciens mécontents", commente le juriste Stéphane Hoebeke. "Cela, ça se passe dans d’autres sphères, dans différentes circonstances aussi. Ici, on traite avant tout des plaintes et recours judiciaires ou devant le CDJ, qui sont le plus nombreux." 100 à 120 dossiers traités par an.

Mais au chapitre pressions diverses, le juriste ajoute aussi les attaques ad hominem et le harcèlement sur les réseaux sociaux, les violences verbales et physiques sur le terrain ("en augmentation depuis la pandémie de Covid et les manifestations"), les questions parlementaires à la ministre des Médias, voire une utilisation de la Médiation de la RTBF. "En tout cas, nous nous saisissons du problème dès qu’une personne est nommément citée."


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Journalisme d’investigation, journaliste soumis à pressions

Les pressions, c’est en tout cas un peu le quotidien des journalistes d’Investigation. Emmanuel Morimont, a travaillé à Questions à la Une (QALU) et est aujourd’hui au magazine Investigation. "Moi, je dirais que les pressions, elles sont plutôt en augmentation. Peut-être, aussi, parce que le temps d’enquête pour Investigation est plus long que pour QALU. Et qui dit un travail de recherche plus long, dit aussi recherches plus approfondies encore, et le risque de déranger certaines personnes."

Fabrice Gérard, journaliste Société a réalisé 6 longs formats d’enquête, pour QALU et Investigation. Et s’est retrouvé incriminé à 4 reprises. "A part un cas, où nous avons été condamnés, la RTBF et moi, à un euro de dommages et intérêts, les autres cas de plaintes, au CDJ et en justice, nous les avons gagnés.

Je me suis senti soutenu

Au rayon pressions politiques, je me souviens d’un sujet pour Investigation dans lequel je voulais interviewer le ministre de la Justice. Pendant 4 mois, j’ai tout tenté, impossible de fixer un rendez-vous, il estimait qu’il n’était pas responsable. Alors à un moment, on a fait le forcing, et on a tenté de décrocher une interview au débotté. Il n’a pas apprécié, a téléphoné à la responsable éditoriale en se plaignant de la méthode. Justine Katz est revenue m’en parler et je lui ai démontré que tout avait été fait dans les règles. Un épisode désagréable, mais je me suis senti soutenu par ma hiérarchie.

Je résumerais les pressions comme ceci : les pressions politiques, ça existe, et elles sont insidieuses, elles passent par une série de canaux informels, et notamment ta hiérarchie ; les pressions économiques, elles, sont plus directes et brutales : on sort l’armée d’avocats."

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Plaintes en tir groupé

Emmanuel Morimont y a été confronté, en 2020, pour son sujet sur les placements bancaires éthiques. "La multinationale Socfin, active dans l’huile de palme, m’a attaqué avec 3 actions en justice en référé, demandant un droit de réponse. Chaque semaine, une nouvelle action arrivait : pour le sujet télé, l’article web, et la version YouTube. Et puis, parallèlement à cela, elle m’a attaqué également devant le Conseil de Déontologie. 4 actions en même temps. Perturbant. Mais nous avons gagné, sur tous les tableaux."

Gagné au prix d’un travail long et fastidieux pour se défendre : produire tous les éléments prouvant sa bonne foi : appels téléphoniques, mails, photos, démarches,… Tout expliquer, tout prouver.

Fabrice Gérard le confirme : "on apprend à se prémunir et, oui, il faut absolument tout garder "au cas où" pour prouver qu’on a bien fait son boulot."

Et, avec le service juridique, il faut alors construire la défense : "j’y ai travaillé pendant une semaine entière de mes vacances, note encore Emmanuel Morimont. "Mais au bout, notre travail a été reconnu inattaquable."

On a demandé à notre banque d’investir dans des fonds « durables » | #Investigation

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Pesant pour les équipes

Reste que ça pèse bien entendu sur les équipes, précise Justine Katz. "Ça peut mordre sur le temps d’enquête, ça entrave le boulot et ça exige de tous, à tout moment, d’être hyperrigoureux. Et c’est normal aussi de l’être, résume-t-elle : "toute personne, journaliste y compris, peut faire des erreurs. Il nous appartient alors de corriger au plus vite." Et cela relève de la déontologie journalistique.

"Mais il y a aussi, lorsqu’on s’attaque à des dysfonctionnements, des responsables que ça dérange."

Dérangés au point d’utiliser ce que l’on appelle les procédures bâillons ?

Les procédures ou poursuites bâillons ou encore SLAPP en anglais (pour "Strategic lawsuit against public participation") consistent en des poursuites stratégiques visant à faire peur ou simplement à faire durer une procédure (en diffamation par exemple) devant un tribunal le plus longtemps possible pour dissuader un journaliste de révéler des informations d’intérêt public.

"Ah oui, certainement, tenter le tout pour le tout pour qu’une enquête ne sorte pas, attaquer sur tous les fronts quand elle est sortie, on y a été confronté", répond Justine Katz.

Une douzaine de reportages d'Investigation visés

En charge de l’édition d’Investigation depuis 3 ans, la journaliste note qu’une douzaine parmi les enquêtes menées par les reporters a fait l’objet de réactions, de "mises en garde", ou d’actions devant le tribunal ou le Conseil de Déontologie. Certaines étaient des tentatives pour bâillonner les journalistes. Toutes les procédures officielles visant les reportages diffusés dans le magazine ont en tout cas été gagnées.

Du côté du service juridique Stéphane Hoebeke ne dénombre cependant pas énormément de procédures bâillons. "Je citerais bien une vieille affaire, celle des médicaments périmés envoyés en Afrique par les laboratoires Sterop dans une action en justice, le plaignant réclamait 750 millions de francs Belges (18,6 millions d’euros) à la RTBF. L’action s’est éteinte suite au décès du plaignant. Et puis, bien sûr, le cas de l’enquête d’Emmanuel Morimont".

Indépendant : une autre paire de manches

David Leloup est le cofondateur du magazine Médor. Il est un de ces journalistes d’investigation indépendants qui a, à plusieurs reprises ("8 ou 9 fois"), fait l’objet de poursuites suite à ses enquêtes, notamment sur Nethys. Les procédures bâillons, il connaît.

"J’ai eu la chance d’être défendu par l’avocat de l’Association des Journalistes (AJP), je n’ai donc pas été mis sur la paille, mais quand même… En tout, pour toutes les plaintes ; j’ai perdu 2 mois et demi à 3 mois de travail à temps plein, j’ai perdu des revenus. En me défendant je ne peux pas en même temps faire mon métier. C’est très différent quand tu bosses comme salarié pour la RTBF ou pour un autre média, là on te dit c’est important, défends-toi, et au bout du mois tu as tout de même ton salaire".

Fonds des calamités journalistiques

Et le journaliste indépendant de plaider au sein de l’AJP (Association des Journalistes Professionnels) pour un Fonds des calamités journalistiques, qui permettrait de compenser les pertes financières liées à ce genre de procédures abusives pour les journalistes indépendants. Sollicité par le SPF Justice pour voir le projet de directive européenne sur les procédures bâillons, il estime que dans son cas, cela ne l’aiderait absolument pas.

Une directive européenne peu adéquate ?

"Parce que ce texte se focalise sur les procédures judiciaires au civil ou au pénal mais pas au CDJ. Or c’est là que c’est le pire : les procédures ne sont pas médiatisées, on doit se justifier en 2 ou 3 rounds : la plainte, tu réponds, ils répondent à ta réponse et tu réponds. Mais parfois, c’est sans fin…"

C’est parce que le CDj est une structure relativement jeune (10 ans), explique encore David Leloup, son règlement n’est pas prévu pour ce genre de poursuites, "le CDJ n’a pas anticipé qu’il pouvait être instrumentalisé en devenant un guichet supplémentaire pour emmerder les journalistes pour le dire clairement. Son règlement n’est pas armé pour ça : c’est ce qui m’a le plus pourri la vie."

Un CDJ qui, précisément, vient de revoir son règlement et sa méthodologie pour tenter de pallier ce problème.

Une structure forte et soutenante

"Ici à la RTBF", conclut Emmanuel Morimont, "on a vraiment la chance d’être défendu par le service juridique. Moi, je suis même allé voir l’avocate de la RTBF pour lui donner tous les éléments utiles. Car si l’avocate connaît évidemment le droit, elle doit aussi pouvoir connaître le fond du dossier."

"C’est une chance pour nous journalistes, et certainement pour ceux qui sont statutaires ou contractuels, mais un peu plus touchy pour les pigistes, appuie Fabrice Gérard, par ailleurs nouveau président de la Société des Journalistes. Mais leur confie-t-on des enquêtes au long cours, ou difficiles ?

Je peux en tout cas témoigner qu’au sein de notre entreprise, on te fait confiance, on te donne carte blanche pour enquêter, et le suivi éditorial est correct et conséquent. On discute beaucoup".

"En cas de souci, cela remonte aisément vers le directeur de l’Information, puis le service juridique," ajoute encore Justine Katz.

Une structure forte, qui autorise à travailler de façon sereine. Ou, en tout cas, avec le plus de sérénité possible.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur INSIDE, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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