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Comment éviter une invasion de l’Ukraine et une guerre en Europe ? Etats-Unis et Russie négocient en face-à-face à Genève

Le président russe Vladimir Poutine en conférence au sujet du Kazakhstan
10 janv. 2022 à 16:167 min
Par Jean-François Herbecq avec S. Calderon

Quel est l’objectif de Vladimir Poutine en jouant la carte ukrainienne ? Toute cette semaine sont programmées des discussions très délicates entre Russes et Occidentaux sur la crise en Ukraine. Mais au-delà des menaces d’invasion russe sur Kiev, il y a d’autres enjeux : Moscou souhaite carrément redessiner l’architecture sécuritaire européenne en faisant reculer l’Otan. Et pour cela, la stratégie adoptée par le président russe Vladimir Poutine désarçonne…

Premier acte ce lundi à Genève en Suisse avec un dialogue tendu entre Russes et Américains, deux vice-ministres des Affaires étrangères face à face, Wendy Sherman et Sergueï Riabkov, suivi de deux rounds mercredi et jeudi avec les Européens dans le cadre de l’Otan d’abord, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ensuite. Et comme la Russie exclut toute concession, l’issue de toutes ces discussions est plus qu’incertaine.

L’Ukraine au centre des tensions

L’enjeu, c’est d’apaiser les relations qui ne cessent de se crisper lorsque Russes et Américains parlent de l’Europe. Avec tout d’abord l’Ukraine.

Fin décembre, les deux présidents se sont entretenus au téléphone pour tenter de faire baisser la tension, sans autre résultat qu’un échange de mises en garde. Joe Biden veut jouer la carte diplomatique tout en brandissant la menace de sanctions "jamais vues". Du côté russe, on campe sur ses positions : pas question de céder quoi que ce soit face à des "requêtes inacceptables".

Les États-Unis accusent les Russes de masser une nouvelle fois des troupes à la frontière ukrainienne, 100.000 hommes, voire plus, après avoir déjà fait main basse en 2014 sur la Crimée et déstabilisé le Donbass ukrainien via une prise de contrôle par des forces indépendantistes soutenues en sous-main par Moscou.

Le moindre incident pourrait dégénérer en conflit ouvert. L’armée russe est largement supérieure, mais une invasion de l’Ukraine aurait aussi un prix militaire conséquent pour Moscou par exemple dans le scénario d’une guérilla des forces ukrainiennes régulières et irrégulières contre des troupes d’occupation russes.

La Russie veut éloigner l’Otan

Le Kremlin affirme que c’est l’Occident qui provoque la Russie. Il réclame le retrait de toutes les forces américaines d’Europe centrale et de l’est. Et un engagement par traité à ne jamais élargir l’Otan vers l’est, en particulier à l’Ukraine. Des exigences irrecevables, pour les Occidentaux. Selon Wendy Sherman, les Etats-Unis restent fidèles "aux principes internationaux de souveraineté, d’intégrité territoriale, et à la liberté des pays souverains de choisir leurs propres alliances".

Le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg abonde ce lundi à la sortie de sa rencontre avec la vice-Première ministre ukrainienne de l’intégration euroatlantique Olga Stefanishyna : pas question de priver l’Ukraine du droit de poursuivre son parcours à l’adhésion à l’Alliance. Chemin faisant, l’Otan aide déjà l’Ukraine.

Les exemples ne manquent pas : livraisons de missiles turcs, de munitions, de navires, de dispositifs de missiles antichars Javelin, de matériel médical américains… Et l’Otan qui promet son assistance à l’Ukraine, ajoute que le pays a "le droit de se défendre" et si la Russie décide de recourir à la force, elle aura "un coût important à payer"… Une ambiguïté dont ne sort pas le secrétaire général de l’Otan qui se borne à espérer un agenda de négociations avec la Russie pour éviter un conflit armé en Europe mais aucune solution pour cette semaine.

La vice-Première ministre ukrainienne Olga Stefanishyna à Bruxelles

Un peu de clarté aiderait pourtant l’Ukraine, souligne la vice-Première ministre ukrainienne : c’est "la meilleure réponse à tout agresseur", explique Olga Stefanishyna lors de son passage à Bruxelles. Elle insiste : son pays refuse de se définir comme une entité post-soviétique qui accepterait une intervention militaire russe sur son territoire, une allusion non cachée à la situation au Kazakhstan.

"Rien concernant l’Ukraine ne doit se faire sans l’Ukraine", rappelle Olga Stefanichyna. "L’agresseur n’est pas en mesure de poser des conditions tant que les chars russes n’ont pas quitté la frontière ukrainienne", ajoute-t-elle.

Zone tampon face à l’Otan

La Russie, depuis la fin de l’URSS, cherche à créer ce qu’elle appelle "une zone de sécurité", explique Laetitia Spetschinsky, chargée de cours à l’UCLouvain et éditrice du site Europe. Russie. Débats : une zone tampon à ses frontières. "C’est une demande formulée à toutes les époques. De la part d’Eltsine puis de Poutine. C’est une demande qui n’a jamais pu être entendue. Sous Eltsine parce que la Russie n’avait pas les moyens de ses ambitions. Et sous Poutine, parce que l’idée de créer une zone tampon ou d’imposer à ces Etats qui formeraient cette zone des choix de sécurité qu’eux seuls peuvent faire est tout simplement inacceptable".

Une demande ancienne donc, répétée maintes fois et augmentée au fur et à mesure des élargissements de l’Otan. Cinq vagues d’élargissements vers la Russie, pour une Alliance qui estime, elle, au contraire répondre ainsi au sentiment d’insécurité des pays concernés. "On est dans un dilemme classique en matière de sécurité, analyse Laetitia Spetschinsky : "Les mesures dissuasives de l’un sont perçues par l’autre comme des mesures agressives qui entraînent à leur tour des mesures défensives qui sont perçues comme agressives…"

Que veut Poutine ?

La méthode interpelle : atypique et ferme. Proposer des traités clés en main aux Occidentaux, en les rendant publics, sans laisser aucune place à la négociation, tout en sachant que ces demandes sont irrecevables, et par les Etats-Unis, et par les Européens. Comment interpréter cela ?

Laetita Spetschinsky, chargée de cours à l'UCLouvain

Pour Laetitia Spetschinsky, il y a deux possibilités : "Soit la Russie a compris que seul le langage de la force peut fonctionner face aux Occidentaux, et donc le Kremlin envisage vraiment d’obtenir ce qu’il a demandé. Soit ce sont des aspirations maximalistes, pour obtenir au moins des aménagements, ou rendre tellement complexe l’adhésion de l’Ukraine ou de la Géorgie à l’Otan que le dossier soit évacué pour des années ou des décennies".

La situation chaotique aux Etats-Unis, les divisions entre partenaires européens, la crise sanitaire créent donc une fenêtre d’opportunité pour la Russie. Mais si depuis 2016, la perspective d’adhésion de l’Ukraine n’avance pas, l’annexion de la Crimée a accéléré les déploiements militaires occidentaux à ses frontières (Pologne, pays baltes, Roumanie), ce qui rend le dossier ukrainien plus urgent pour Moscou.

La Russie a aussi clairement dit depuis un an qu’elle ne voulait pas négocier avec l’Union européenne dont le seul langage est celui des sanctions économiques, rappelle Laetitia Spetschinsky, et estime que les décisions sont de toute façon prises par le grand frère américain. Autant donc d’abord négocier la stratégie en direct avec les Etats-Unis, c’est ce qui se passe à Genève, avant de parler des modalités avec l’Otan et l’Union européenne.

En cas d’échec des négociations diplomatiques, Moscou aurait beau jeu de clamer n’avoir que le choix d’une solution militaire, avec ces deux scénarios : minimaliste avec un couloir terrestre arraché à l’Ukraine pour relier le territoire russe à la Crimée ou alors maximaliste avec une invasion de tout le territoire ukrainien, un scénario dévastateur surtout à long terme à cause du prix militaire mais aussi de celui des inévitables sanctions économiques, financières, commerciales occidentales.

Redessiner les équilibres

La partie qui se joue est surprenante. Vladimir Poutine apparaît en maître du suspense, créateur d’un "chaos organisé", selon l’analyse de la kremlinologue Lilia Shevtosova dans le New York Times : le président russe a provoqué l’escalade. Il a constaté que l’Otan n’était pas prête à accueillir directement l’Ukraine en son sein.

Vladimir Poutine prête une oreille attentive à son chef d'Etat major Valery Gerasimov sous une carte de l'Ukraine

Alors il tente de ramener Kiev dans son orbite. Vu le manque de réponse coordonnée des Occidentaux, braqués sur le statu quo, divisés au sein de l’Union européenne, dépendants du gaz russe pour certains, confrontés aux ambitions chinoises, bref trop occupés ailleurs, il semble avoir déjà réussi ce premier coup.

Plus largement, le maître du Kremlin entend redessiner l’équilibre hérité de l’après-guerre froide. Il veut rendre à la Russie sa grandeur internationale et en tirer profit au plan intérieur. Et le faire avec ou sans les Européens, pour exploiter au maximum les moindres dissensions entre partenaires atlantiques. Selon Lilia Shevtosova, la stratégie du président russe est basée sur l’escalade pour obtenir des gages, mais sans respect des engagements.

Un jeu risqué

Ces rencontres au sommet sont donc sans doute déjà à porter au crédit de Vladimir Poutine. Il a obtenu l’attention des Occidentaux. Si de plus, il réussit à leur arracher la moindre concession, il le présentera comme une victoire face à son opinion publique. Si au contraire, il essuie des refus, il aura le prétexte pour encore durcir ses positions et relancer l’escalade.

Ce genre de stratégie n’est pas sans risque. Les sanctions agitées par Joe Biden pourraient se révéler très dures pour la Russie. Pour ses dirigeants, premiers visés, mais aussi pour les Russes ordinaires, qui souffrent de la crise économique et pourraient se détourner de leur président. En s’attaquant à l’Ukraine il y a 8 ans, Vladimir Poutine a déjà réussi à perdre le soutien des Ukrainiens.

Pour l’instant, le processus diplomatique continue. La guerre n’est pas à l’ordre du jour. Les Etats-Unis et la Russie négocient. L’Union européenne est sur le banc de touche, mais elle reste un acteur important pour la suite puisque c’est elle qui a la main sur les sanctions envers la Russie.

Les Européens, qui ne sont pas à la table de négociations ce lundi mais le seront plus tard cette semaine, à Bruxelles dans le cadre de l’Otan, puis à Vienne dans celui de l’OSCE, vont être confrontés à leurs principes : jusqu’à quel point vont-ils afficher leur solidarité avec l’Ukraine, sous la menace d’un conflit à leurs portes ?

Sujet JT du 10/01/2022 : l'Ukraine, théâtre d un conflit larvé depuis près de huit ans

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