Belgique

Cinq ans après #MeToo : les paroles ont-elles été suivies par des actes ?

#MeToo : 5 ans après

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05 oct. 2022 à 16:14Temps de lecture5 min
Par Isabelle Huysen avec Martin Bilterijs et Marie Stas

Le 5 octobre 2017, les lecteurs du New York Times découvrent un article qui va déclencher un mouvement international, comme on en a rarement connu. Cet article s’intitule : "Pendant des dizaines d’années, Harvey Weinstein a payé des femmes qui l’accusaient de harcèlement sexuel pour qu’elles se taisent". Le tout puissant producteur hollywoodien tombe de son piédestal. Et ce n’est là que le début.

Cinq jours plus tard, un autre journal, le New Yorker, embraie : il a recueilli le témoignage d’actrices qui accablent Harvey Weinstein.

Nous sommes le 15 octobre quand l’actrice Alyssa Milano lance sur Twitter : "Si vous avez été harcelée ou agressée sexuellement, écrivez 'me too' en réponse à ce tweet." Dans les jours qui suivent, ce mot-clé va être repris des centaines de milliers de fois. On ne parle plus alors seulement d’Harvey Weinstein. On ne parle plus seulement du milieu artistique.

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En dix jours seulement, c’est une vague de fond qui traverse le monde entier. Des femmes de tout âge, de toute condition sociale, sortent du silence. En Belgique aussi, on assiste à une libération de la parole des femmes.

Le monde artistique en première ligne

Lettre ouverte accusant l'artiste Jan Fabre d'harcèlement sexuel
Lettre ouverte accusant l'artiste Jan Fabre d'harcèlement sexuel © Tous droits réservés

En Belgique aussi, des femmes qui se sont tues pendant de longues années osent enfin parler de ce qu’elles ont vécu. Et c’est dans le monde artistique que la parole se libère en premier lieu.

Dès novembre 2017, une première affaire éclate. Elle concerne un producteur de la VRT, Bart De Pauw. Il est soupçonné d’avoir harcelé sexuellement plusieurs femmes, leur envoyant, notamment des dizaines de textos à caractère sexuel et intrusif. La télévision flamande met fin à son contrat. Des plaintes sont déposées. L’homme sera condamné au pénal à six mois de prison avec sursis pour harcèlement.

En novembre 2018, le directeur du théâtre des Tanneurs est écarté, lui aussi suite à des accusations de harcèlement.

Mais l’affaire la plus retentissante concerne l’artiste plasticien Jan Fabre. Les accusations à son encontre sortent en 2018. On parle de violence, d’harcèlement et d’harcèlement sexuel au travail. Certains faits sont prescrits. En avril de cette année, il est condamné à 18 mois de prison avec sursis.

Il y a sans doute encore beaucoup d'affaires qui sont tues. Mais sans #MeToo, ces différents scandales impliquant des personnalités ne seraient sans doute jamais sortis de l'ombre.

" Sans Metoo, je n'aurais pas gagné ce procès "

Wivine Wittouck, victime d'harcèlement au travail
Wivine Wittouck, victime d'harcèlement au travail © RTBF

Quand Wivine Wittouck commence à être harcelée par un de ses collègues sur son lieu de travail, la vague #MeToo n’a pas encore déferlé. A l’époque, elle ne se rend pas compte qu’elle est harcelée. "C'était toujours insidieux", nous confie-t-elle. Et elle encaisse. Quand elle essaie d'en parler, elle ne rencontre que peu d'écoute : "j'avais appelé le chef mais il m'avait dit qu'on devait régler ça entre nous". Jusqu’au jour où, en 2011, son corps craque. Commence pour elle une période très dure de sa vie. Avec beaucoup de remises en question, beaucoup d'incompréhension autour d'elle : "les gens se sont dit que ce n'était pas possible". Le procès a eu lieu en 2020. Et pour la première fois, un jugement a été rendu en faveur de la victime sans preuve directe. Son harceleur a été condamné à lui verser 18000 euros de dommage moral.

"Je suis certaine que #MeToo m’a aidée, ça a mis en lumière des comportements", nous explique-t-elle. "Sans ce mouvement, je crois que mon procès aurait été différent. La prise de conscience du milieu du travail aurait été totalement différente. Et je n’aurais jamais gagné ce procès." Elle ajoute même cette phrase, terrible : "Je ne sais pas si je serais encore en vie aujourd’hui"

Si ce mouvement l'a beaucoup aidée, elle pense qu'il faudrait que les directions et les ressources humaines des entreprises soient davantage à l'écoute des victimes.

 

Un constat effarant

L'affiche de la CSC
L'affiche de la CSC © RTBF

En mai 2022, la CNE a mené une enquête sur les comportements inappropriés et les violences faites aux femmes sur leur lieu de travail. À la question : "Avez-vous déjà subi un comportement inapproprié sur votre lieu de travail ?", 34% répondent régulièrement, 66% exceptionnellement. Aucune femme n’a répondu par la négative ! Il s'agit majoritairement de sujets de conversation déplacés à caractère sexuel, de remarques gênantes sur le physique. Mais cela peut aller jusqu'aux menaces sexuelles et au viol.

"Ca veut dire que le lieu de travail n’est pas encore un espace sûr", estime Gaëlle Demez, responsable femmes à la CSC. "Cinq ans après #MeToo qui a donné un coup de pied dans la fourmilière, ce n’est pas normal que cela soit encore comme ça" Et d’ajouter : "dans un cas sur deux, l’employeur est au courant. Mais il n’agit que dans un cas sur cinq !"

Et certaines travailleuses sont davantage visées que d’autres. Dans une autre enquête, datant elle de juin 2017, la CSC s’était inquiétée des violences sexuelles envers les nettoyeuses et les aides familiales au travail. Là aussi, la conclusion était effarante : une nettoyeuse sur trois était victime de violences sexuelles au travail. Selon cette enquête, "il s’agit souvent de violences verbales liées au sexe, mais des attouchements non désirés ne sont malheureusement pas une exception". Pour Gaëlle Demez, "il est clair que les femmes les plus précarisées, celles qui travaillent à mi-temps, qui ont de petits salaires, sont les plus sujettes à ce type de violences. On sait qu’elles n’ont pas le choix, qu’elles doivent avoir leur boulot, contrairement à une cadre qui a un super carnet d’adresses, qui va pouvoir aller chez l’avocat en cas de problème."

La parole s’est libérée, oui. #MeToo a permis d’enclencher un mouvement qui ne reviendra pas en arrière. Mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. "Quand on active la procédure harcèlement, en général, c’est la victime qui est délocalisée", estime Gaëlle Demez.

On est passé à côté de #MeToo !

La pyramide du harcèlement
La pyramide du harcèlement © RTBF

Cette phrase, c’est Isabella Lenarduzzi qui nous l’a dite. Cette entrepreneuse sociale est à la tête de JUMP, fondation pour l’égalité entre les hommes et les femmes au travail. Sur son bureau, trône une pyramide. Tout en bas, c’est tout ce qui ressort du sexisme ordinaire : "Ce sont de petites blagues, des remarques qu’on ne ferait pas à un homme et qui disqualifient les femmes au travail. Les violences sexistes, ça commence là. Et à partir du moment où on ne s’en occupe pas, on va arriver rapidement au harcèlement sexuel, comme commencer à faire du chantage, à mettre la personne sous pression. Et puis on arrive à l’agression sexuelle."

Pour elle, il faut donc avant tout agir au niveau de ce sexisme ordinaire. Mais elle estime qu’en Belgique, il y a un déni des entreprises sur les cultures sexistes : "À partir du moment où on est dans le déni de ces comportements sexistes, automatiquement ils sont renforcés."

Isabella Lenarduzzi fait des formations en entreprises : "On est appelé en Belgique uniquement dans des cas extrêmement graves. On ne nous appelle pas au niveau de la prévention car le cadre juridique n’existe pas et ça, c’est dramatique". Selon elle, les outils juridiques n’ont pas évolué depuis le début des années 2000 : "On n’a rien sur la culture sexiste, ce n’est pas dans la loi bien-être, ce n’est pas dans la majorité des chartes sur le bien-être au travail." Et c’est pour cela qu’elle estime que nous sommes passés à côté de #MeToo.

Elle plaide pour que cette notion entre dans le règlement du travail de chaque entreprise, pour que soient clairement établies quelles sanctions pour quel type d'actes. Selon elle, si #MeToo a eu un effet sur les entreprises, c'est uniquement grâce à des femmes et des hommes pour qui ces faits d'harcèlement sexuel sont devenus intolérables.

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