Cinq ans après l'accord avec la Turquie, l'Europe peine à accueillir les réfugiés

Des réfugiés irakiens manifestent devant les bureaux de l'Union européenne à Athènes le 20 octobre 2020 pour exiger l'amélioration des conditions des réfugiés irakiens dans le pay

© LOUISA GOULIAMAKI - AFP

15 mars 2021 à 16:58 - mise à jour 15 mars 2021 à 16:58Temps de lecture3 min
Par Jean-François Herbecq avec S. Calderon

En 2016, un accord migratoire controversé a été signé entre l’Union européenne et la Turquie. Les 27 mettaient sur la table 3 milliards d’euros, ils doubleront cette somme un peu plus tard, en échange de quoi, le président turc Recep Tayyip Erdogan fermait ses frontières aux réfugiés qui espéraient rejoindre l’Europe. Cinq ans plus tard jour pour jour, où en ce pacte ? Où en la politique d’asile européenne ?

Une chute drastique des entrées

Cet accord a fait chuter de manière vertigineuse les arrivées depuis la Méditerranée orientale. Des milliers, des centaines de milliers de migrants et réfugiés syriens, irakiens, afghans, érythréens espéraient trouver refuge en Europe. La guerre civile en Syrie dure depuis 10 ans. Depuis 10 ans, 387.000 personnes en ont été les victimes et des millions d’autres ont été poussées à l’exil. En Europe et en Belgique aussi : pas moins de 1,3 million de réfugiés syriens ont demandé l’asile en Europe. En 2015, on parlait d’une crise migratoire, dans laquelle le conflit syrien a certainement joué un rôle : 29% des réfugiés venaient de Syrie cette année-là.
 

Une mère irakienne réfugiée des îles de Lesbos, Chios, Samos, Kos et Leros débarque au port de Lavrio, près d'Athènes, avant d'être transférée dans des camps en Grèce continentale

Depuis 2013, les personnes de nationalité syrienne constituent le plus grand groupe de demandes d’asile sur le sol européen. La pression était devenue insoutenable pour la Grèce qui avait enregistré à elle seule, plus de 850.000 entrées illégales sur son territoire. L’année dernière, ce chiffre n’était plus que de 20.000.

Un prix politique

Mais cet accord a un prix, un prix politique. Car désormais les Européens sont dépendants de Recep Tayyip Erdogan, un président turc qui pourrait à tout moment rouvrir ses frontières. Il l’a d’ailleurs fait en février et mars 2020. Malgré tout, les Européens ont passé un accord comparable avec la Libye.

Pour Philippe De Bruycker, professeur de droit de l’immigration et de l’asile à l’ULB, "en 2020, la Turquie n’a pas seulement rouvert ses frontières mais a véritablement organisé un flux de migrants et de demandeurs d’asile vers la Grèce ce qui a immédiatement entraîné une réaction. Les Grecs ont renforcé les contrôles aux frontières extérieures. Cet épisode a généré pas mal de controverses puisqu’une personne est morte au moins suite à un tir, dont on ne sait pas d’où il provenait mais certains affirment que c’était du côté grec".

La solidarité européenne en panne

Si ces accords ont freiné les flux migratoires, ils n’ont pas tout réglé. Car les migrants qui arrivent malgré tout sur les îles grecques depuis 5 ans y vivent dans des conditions dénoncées par les organisations humanitaires. Et s’y retrouvent souvent bloqués faute de solidarité européenne.

Car la crise migratoire de 2015 était en réalité une crise de l’asile. Et cette crise-là n’a pas été réglée. Les Etats européens sont toujours incapables aujourd’hui de se partager la prise en charge des demandeurs d’asile qui arrivent en Grèce, mais aussi en Italie en Espagne, sans oublier les îles espagnoles des Canaries.

La réforme de politique européenne de l’asile est toujours au point mort. Depuis 5 ans. La Commission Juncker s’y est cassé les dents. La Commission von der Leyen est arrivée avec un nouveau pacte sur la migration et l’asile et une nouvelle idée pour gérer les demandes d’asile des personnes arrivant depuis la Méditerranée.

Mais ça coince toujours, explique Philippe De Bruycker : "La discussion est extrêmement difficile. Il y a beaucoup de scepticisme. Cette proposition de la Commission pourrait ne pas aboutir. Si cela n’aboutissait pas, on se demande comment à l’avenir on pourrait encore régler la question de la solidarité et malheureusement face à une nouvelle crise, les Européens se retrouveraient dans la situation de 2015-2016".

Autrement dit, la situation migratoire en Méditerranée est stabilisée. Mais faute d’une véritable réforme de la politique d’asile européenne, elle reste fragile et incertaine.