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Chine : pourquoi les protestations anti-Covid prennent-elles tant d’ampleur ?

Manifestation à Pékin après l’incendie meurtrier d’Urumqi

© Noel CELIS / AFP

28 nov. 2022 à 15:56 - mise à jour 28 nov. 2022 à 15:57Temps de lecture5 min
Par Jean-François Herbecq avec Gh. Kounda

La colère gronde en Chine : face aux restrictions mises en place par le gouvernement à cause du Covid, des citoyens descendent dans la rue. À Pékin, à Shangai…

Des protestations isolées ou en groupe, des actes de désobéissance civile, des feuilles de papier blanches brandies contre la censure, et parfois des actes de rébellion, avec une réponse musclée de la police.

Une frustration, un mécontentement, du scepticisme qui trouvent leur origine dans les confinements interminables et les tests obligatoires, et qui se transforme parfois en critique directe du gouvernement. En marge de ces manifestations, des arrestations, dont celle d’un journaliste de la BBC qui a été frappé par les forces de l’ordre.

Restrictions excessives

À l’origine de cette vague de protestation, il y a la politique zéro Covid décrétée par Pékin depuis le début de la pandémie. Il suffit de quelques cas positifs pour boucler un commerce, un quartier, une ville voire une province. Des millions de Chinois voient leur liberté de mouvement restreinte au nom de la lutte contre la pandémie.

Une stratégie incarnée par le dirigeant Xi Jinping qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains et acceptée au début mais de plus en plus remise en question. Les récents confinements à Wuhan et à Shangaï ont été rejetés par une partie de la population.

La semaine dernière à Zhengzhou, surnommée iPhone City, des milliers de travailleurs ont protesté plusieurs jours durant contre les mesures anti-Covid, contre les conditions de travail dans un immense complexe industriel. Ce week-end, des barrières renversées, des veillées à la bougie, des manifestations un peu partout ont eu lieu dans la capitale et à Shangaï mais aussi Chengdu, Wuhan, Lanzhou, Nanjing. Hong Kong aussi.

Dans le prolongement de ces mouvements, sont apparues des revendications plus larges, plus politiques. Pour réclamer la démocratie, la liberté de la presse, la fin de la censure en ligne.

Si les réseaux sociaux continuent à être censurés par rapport à toute cette agitation, le message passe quand même : ce lundi, le Quotidien du peuple a publié un texte mettant en garde contre la "paralysie" et la "lassitude" face à la politique zéro Covid, sans toutefois appeler à y mettre fin.

Une feuille blanche en guise de symbole

C’est le symbole porté par ces feuilles de papier A4, vierges. Elles représentent tout ce que les Chinois ne peuvent exprimer publiquement, en particulier sur les réseaux. La main de fer de Xi Jinping sur les médias, notamment les réseaux sociaux, est remise en question par des Chinois qui revendiquent leur liberté d’expression.

Manifestation à Pékin
Manifestation à Pékin © Michael Zhang / AFP

C’est à l’université d’élite de Tshinghua que le symbole est apparu. Une étudiante brandit une feuille blanche sur le campus pour dire tout ce qu’il ne peut exprimer. On la lui arrache, mais la jeune fille reste là, stoïque, bientôt rejointe par d’autres. Fait marquant, beaucoup de protestations voient de jeunes femmes en première ligne.

L’opposition à la censure en ligne est l’autre élément nouveau de mouvement de protestation. Cette censure est développée, mais elle pourrait avoir atteint les limites de ce que tolère la population.

Morts pour le zéro Covid

La vue des spectateurs sans masques ni restriction qui assistent à la coupe du monde de football ajoute encore à la frustration, même si la télévision chinoise prend soin de ne pas trop montrer les foules.

Deux évènements tragiques ont fait caisse de résonance. Un accident de bus à Guizhou qui transportait ses passagers vers un centre de quarantaine. 27 tués, un drame qui estompe d’un coup le bilan de la pandémie dans cette province : 2 morts.

Et puis cet incendie à Urumqi, dans le Xinjiang : au moins 10 morts dans un immeuble en feu, après un confinement de 100 jours. Pour la population, le responsable, c’est le confinement, certains accusant les restrictions sanitaires d’avoir bloqué le travail des secours.

Les Chinois peuvent s’identifier à ces victimes. Ils ont tous connu l’anxiété des confinements, les frustrations… D’autres incidents sont rapportés par la rumeur, comme ces suicides ou ces décès dus aux multiples confinements.

Rarissime : Xi Jinping remis en question

La police a sévi, barricadé les lieux de rassemblement, procédé à des arrestations. Edward Lawrence, un journaliste de la BBC en Chine, qui couvrait à Shanghai, a été arrêté et "frappé par la police", selon le média britannique. La police a expliqué que le journaliste avait été arrêté pour son bien, pour éviter qu’il n’attrape le Covid dans la foule… Le ministre britannique des Entreprises, Grant Shapps, a jugé "inacceptables" ces violences.

Une rue barricadée à Shangaï, la rue Wulumqi (Urumqi en mandarin)
Une rue barricadée à Shangaï, la rue Wulumqi (Urumqi en mandarin) © Hector RETAMAL / AFP

Dimanche, des heurts ont opposé forces de l’ordre et manifestants, certains portant des fleurs ou des feuilles blanches, symboles de la censure.

Parmi les slogans scandés : "Pas de tests Covid, on a faim !", "Xi Jinping, démissionne ! PCC (Parti communiste chinois, ndlr), retire-toi !" ou "Non aux confinements, nous voulons la liberté".

Cette politique zéro Covid et les restrictions sont en train de politiser la Chine

"Ce qui est intéressant, c’est que ces slogans expriment pour certains d’entre eux, un contenu politique, souligne Thierry Kellner, spécialiste de la Chine à l’ULB, on a vu des critiques à l’égard du parti communiste et de Xi Jinping lui-même. Très intéressant parce qu’on voit comment cette politique zéro Covid et les restrictions sont en train de politiser l’opinion en Chine".

Car outre les demandes pour plus de libertés politiques, c’est le départ du président Xi Jinping, tout juste reconduit pour un troisième mandat à la tête du pays, qui est réclamé. Du jamais vu.

Un soulèvement aussi étendu est rarissime en Chine, compte tenu de la répression contre toute forme d’opposition au gouvernement. Par son étendue, la mobilisation semble la plus importante depuis les émeutes pro-démocratie de 1989.

Perdre la face mais pas le pouvoir

"La remise en cause de cette politique zéro Covid, c’est quelque chose qui d’abord implique même la personnalité de Xi Jinping. C’est l’aveu que cette politique ne fonctionne pas. Or, elle est très liée à lui. Ce n’est pas quelqu’un qui aime que l’on remette en cause ce qu’il fait personnellement. Il n'aime pas perdre la face, surtout si le parti doit remettre en cause sa politique zero-covid après toute la propagande, aussi bien dans le pays qu’à l’international, où ils ont vanté le modèle de réussite chinois de lutte contre la pandémie par rapport au reste du monde …"

"Les gens ont maintenant atteint un point d’ébullition car il n’y a pas de direction claire sur la voie à suivre pour mettre fin à la politique du zéro Covid", explique à l’AFP Alfred Wu Muluan, expert en politique chinoise à l’Université de Singapour. "Le parti a sous-estimé la colère de la population", ajoute-t-il.

Cela dit, Thierry Kellner constate que malgré ce mouvement de protestation, le pouvoir même du PCC et de Xi Jinping n’est pas en danger : "Pour l’instant, ces manifestations sont des explosions de colère en différents endroits de Chine, très désorganisées, sans leader. Il ne faut pas oublier les moyens de répression qui sont très forts."

"On ne peut pas dire pour l’instant que cela pose réellement un problème pour le pouvoir, pour sa stabilité, pour le maintien au pouvoir du parti, mais il faudra voir comment cela va se développer dans les semaines qui viennent", conclut l'expert.

Sur le même sujet : extrait du JT du 28/11/2022

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