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Chili : comment les citoyens ont repris la main sur le pouvoir en 5 étapes clés

05 juil. 2021 à 15:51 - mise à jour 06 juil. 2021 à 06:05Temps de lecture6 min
Par A. Didier, W. Fayoumi avec AFP

Comment expliquer qu’en à peine deux années, le visage politique du Chili ait à ce point changé ? Le pays a débuté ce dimanche 4 juillet 2021 le processus de rédaction de sa nouvelle Constitution, avec l’installation officielle de l’Assemblée chargée de l’élaborer, qui est composée de 155 citoyens élus. C’est un processus démocratique inédit, après des mois d’une vive contestation sociale qui a fait une trentaine de morts et qui avait commencé en octobre 2019.

1) Tout commence par la hausse du prix du ticket de métro

Le 18 octobre 2019, Santiago connaît de violents affrontements entre forces de l’ordre et manifestants contestant une hausse du prix du ticket de métro. Le président conservateur Sebastian Piñera décrète l’état d’urgence dans la capitale. Le 19, des milliers de personnes défilent à Santiago contre les inégalités. La hausse du ticket de métro est suspendue, mais de nouveaux heurts éclatent. Pour la première fois depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), des milliers de militaires sont déployés dans les rues. L’état d’urgence est étendu à plusieurs régions. Les manifestants scandent "le Chili s’est réveillé".


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2) "Le Chili s’est réveillé"

La contestation se transforme rapidement en un mouvement sans précédent contre les inégalités sociales. Selon Damien Larrouqué, qui a travaillé deux ans au Chili et qui est chercheur associé à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes en France (OPALC-Sciences Po), "le peuple s’est soulevé contre une décision qui était finalement presque anecdotique, l’augmentation du ticket de métro. Mais ça a été l’évènement catalyseur d’une révolte qui était sous jacente depuis de nombreuses années et qui concerne critique d’un modèle néolibéral dont les fondements sont ancrés dans la constitution chilienne."

Le président demande "pardon" et des mesures sociales sont mises en place. Mais la machine des citoyens est lancée et plus rien ne semble vouloir l’arrêter : appel à la grève générale, demande de "retour des militaires dans leurs casernes" et de réponses pour plus de justice sociale. Le 25 octobre 20191,2 million de Chiliens manifestent à Santiago. Les jours suivants, le couvre-feu est suspendu, l’état d’urgence est levé et le gouvernement est largement remanié.


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Des policiers anti-émeutes affrontent des manifestants à Santiago, le 24 octobre 2019.
Des étudiants manifestent devant l'ambassade du Chili à San José, au Costa Rica, le 24 octobre 2019, en soutien aux protestations actuelles contre le gouvernement du Chili.
Des milliers de personnes manifestent à Santiago, le 25 octobre 2019, une semaine après le début de violentes protestations.
Des manifestants derrière une barricade en feu lors d'affrontements avec la police anti-émeute devant le palais présidentiel de La Moneda, à Santiago, le 28 octobre 2019.

3) Il faut changer la Constitution héritée de la dictature

Le 15 novembre 2019, un accord historique entre partis politiques prévoit un référendum pour un changement de Constitution, héritée de la dictature, une des principales revendications des manifestants. Cette Constitution qui date de 1980 "a été pensée sous la dictature par des juristes pinochetistes, selon Damien Larrouqué. Elle a été réformée à peu près une quinzaine de fois. La réforme de 2015 a mis un terme à ce qu’on appelle les dernières enclaves autoritaires avec certains dispositifs comme la présence de sénateurs non élus. Mais en dépit de ces réformes, la matrice néolibérale du système institutionnel, politique et économique chilien est restée inchangée. L’Article 2 de cette Constitution consacre un état subsidiaire. La subsidiarité est un principe selon lequel l’état ne prend en charge que ce qu’une entreprise privée ne peut pas prendre en charge."

La matrice néolibérale du système institutionnel, politique et économique chilien est restée inchangée

Entre décembre 2019 et janvier 2020, les autorités mettent en place plusieurs actions : un plan de 5,5 milliards de dollars, une prime exceptionnelle pour 1,3 million de familles, une augmentation du minimum vieillesse, une réforme du système de santé et une contribution des employeurs aux cotisations retraite.

Alors que les manifestations continuent, l’arrivée du Covid-19 met un frein au processus de changement. Le référendum d’avril est reporté en octobre. Le 25 octobre 2020, les Chiliens approuvent par référendum la rédaction d’une nouvelle Constitution (79% des voix). Dans les mois qui suivent, la pandémie retarde encore le changement.

4) La Constituante : des élus pour rédiger une nouvelle Constitution

Ce n’est qu’à la mi-mai 2021 que l’élection de la Constituante peut avoir lieu. Les nouveaux Constituants apparaissent très hétérogènes : 48 candidats indépendants sur 155 élus et aucune liste des partis traditionnels n’obtient de majorité. Cette assemblée est en outre entièrement paritaire et dix-sept de ses sièges ont été réservés à des représentants des peuples indigènes.

Pour de nombreux analystes, cette Constituante "ressemble au Chili réel", avec des militants écologistes, des dirigeants communautaires, des avocats, des professeurs, des journalistes, des économistes, mais aussi des femmes au foyer.

Du peuple, c’est-à-dire savoir ce que cela signifie de se lever tous les jours à six heures du matin, travailler plus de 12 heures par jour, avoir deux emplois pour survivre en s’endettant

"C’est une lumière d’espoir et un synonyme de la lutte dans la rue", explique Ingrid Villena, une avocate de 31 ans, spécialisée dans la violence contre les femmes, qui dit avoir été élue par des gens du "peuple" comme elle. "Du peuple, c’est-à-dire savoir ce que cela signifie de se lever tous les jours à six heures du matin, travailler plus de 12 heures par jour, avoir deux emplois pour survivre en s’endettant et ne pas pouvoir payer des choses aussi basiques que la nourriture ou la santé", résume-t-elle.

A l’autre bout du spectre idéologique, "la droite pinochetiste de la transition démocratique a perdu son pouvoir de son veto, cette fameuse minorité de blocage, selon Damien Larrouqué. Tout porte à croire que les changements vont être profonds."

Mais cette droite n’a pas dit son dernier mot. La candidate conservatrice, Marcela Cubillos, ex-ministre du gouvernement du président Sebastian Piñera et qui a fait campagne pour le NON au référendum, veut défendre le bilan de trois décennies de démocratie"La droite a accepté en silence le discours de la gauche qui veut nous faire croire qu’elles ont été les 30 pires années".

Cérémonie de prestation de serment de l'académicienne indigène Elisa Loncon en tant que présidente de la Convention constituante au Congrès national lors de la première Assemblée constituante à Santiago, le 4 juillet 2021.
Cérémonie de prestation de serment de l'académicienne indigène Elisa Loncon en tant que présidente de la Convention constituante au Congrès national lors de la première Assemblée constituante à Santiago, le 4 juillet 2021. AFP

5) A quoi ressemblera la future Constitution ?

Ce dimanche 4 juillet 2021, les nouveaux élus ont prêté serment dans les jardins de l’ancien Parlement à Santiago, en raison des contraintes sanitaires liées à la pandémie. La nouvelle assemblée va plancher sur la nouvelle loi fondamentale pendant neuf mois minimum, douze maximum. A l’issue de leurs travaux, la nouvelle Constitution sera soumise à un nouveau référendum en 2022. En cas de rejet, le texte actuel restera en vigueur.

A quoi va ressembler la future Constitution ? Pour Jaime Bassa, 44 ans, élu dans le centre ouest du pays, et qui promeut depuis des années en tant qu’avocat spécialiste un changement de Constitution, cette dernière doit garantir "la protection des droits sociaux, car derrière ces droits sociaux, il y a aussi la volonté de répartir plus équitablement les richesses du pays". Les revendications de la société civile et des manifestants sont nombreuses : un Chili plus solidaire, plus de services publics, un meilleur accès à la santé, à l’éducation, une société moins patriarcale, des améliorations des droits LGBT et des droits des femmes, notamment concernant l’avortement.

J’espère que tous les enfants et tous les jeunes pourront réaliser leurs rêves au Chili, et pas seulement grâce au fait qu’ils sont nés à un certain endroit

Beaucoup espèrent que le futur visage du pays sera différent, qu’il y aura "un avant et un après". La scientifique Cristina Dorador Ortiz a également été élue membre de cette Assemblée. Elle est née, a grandi et a étudié dans la région d’Atacama et fait un plaidoyer environnemental dans les zones où l’exploitation minière a endommagé les écosystèmes des salines. "Mon grand espoir est que le document final de la convention nous rende tous fiers, que le travail effectué soit véritablement reconnu par la communauté et le pays, qu’il soit enfin approuvé et cela nous permette de sortir de l’inégalité structurelle du Chili. J’espère que tous les enfants et tous les jeunes pourront réaliser leurs rêves au Chili, et pas seulement grâce au fait qu’ils sont nés à un certain endroit, dans une certaine famille ou communauté, mais qu’ils pourront réaliser leurs rêves, d’où qu’ils viennent."

Quid des écoles privées et des cliniques qui ont prospéré grâce à un système de santé privatisé à l’excès ?

Cette constitution va-t-elle vraiment poser les bases d’un nouveau système de société ? Le processus sera difficile, selon Damien Larrouqué : "Une résistance va se mettre en place dans les mois à venir. Que va-t-il se passer si on déclare l’école comme un droit ? Quid des écoles privées et des cliniques qui ont prospéré grâce à un système de santé privatisé à l’excès ? Que faire des fameuses administrations de fonds de pension qui tiennent le système de retraite par capitalisation ? Vous avez un certain nombre de forces politiques, sociales, économiques qui vont vraisemblablement aussi freiner des quatre fers contre la proposition d’un nouveau modèle de société." Ces changements interviendront alors que le Chili, comme beaucoup d’autres pays dans le monde, va devoir faire face aux nombreuses difficultés économiques et sociétales résultant de la pandémie de Covid-19.

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