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ChatGPT et enseignement : faut-il vraiment se sentir démunis, voire menacés par cette intelligence artificielle ?

Le focus

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11 janv. 2023 à 11:20Temps de lecture7 min
Par Miguel Allo sur base du Focus de Marie Vancutsem

C’est une intelligence artificielle qui fait beaucoup parler d’elle ces dernières semaines et qui pourrait bien avoir un impact sur nos manières d’apprendre et d’évaluer. Elle inquiète aussi dans le milieu de l’enseignement. Son petit nom est ChatGPT. 

On peut lui demander à peu près tout

Rappelons que ChatGPT est un chatbot, autrement dit un robot conversationnel, créé par OpenAI, une entreprise de recherche cofondée à la base par Elon Musk. L’interface se présente comme une fenêtre de discussion. Vous lui posez une question, l’IA (intelligence artificielle) vous répond. Tout cela se fait par écrit. La machine a été nourrie, entraînée sur des corpus de données gigantesques. Elle est donc capable de vous répondre en agrégeant des informations demandées, le tout dans un langage naturel, très fluide, comme une vraie personne qui vous parle.

Pour mieux comprendre, rien de tel qu’un exemple. Nous avons demandé à ChatGPT : " Tu es journaliste radio et tu présentes une émission matinale d’information. Tu accueilles Marie Vancutsem, une journaliste très sympa qui vient faire une chronique sur Chat GPT, écris-moi un lancement pour sa chronique radio".

Voici le résultat rédigé en quelques dixièmes de secondes par ChatGPT.

"Bonjour à tous et bienvenue dans notre émission de ce matin. Nous sommes heureux d’accueillir Marie Vancutsem, journaliste et experte en technologie. Elle va nous parler de l’incroyable monde des chatbots GPT et de la façon dont ils peuvent nous aider à améliorer notre vie quotidienne. Alors, Marie, que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?"

Notons que l’on peut demander à peu près tout à ChatGPT : rédiger une lettre de candidature, une chronique radio, faire un exposé sur les baleines à bosse ou une dissertation très argumentée sur l’influence de la fédéralisation de l’État belge sur le patriotisme. Le texte sort bien rédigé et plutôt solide en apparence sur le fond. Cette intelligence artificielle peut en principe trouver des applications dans de multiples domaines. Mais il y a un secteur où cet outil inquiète, c’est celui de l’enseignement.

ChatGPT dans l’enseignement

L’outil est donc capable de rédiger des dissertations et des exposés. Imaginez le potentiel. Non seulement il y a cette dimension d’écriture fluide, mais on peut lui demander aussi une tâche complexe, telle que "écris-moi une dissertation sur tel sujet comme une élève de 16 ans et avec quelques fautes d’orthographe". ChatGPT le fait et c’est bien. En plus, c’est très ergonomique et c’est gratuit, il suffit de s’inscrire.

Hier, au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, deux députés ont interpellé la ministre de l’Enseignement, Caroline Désir, à ce sujet en exprimant leur inquiétude. Voici la réponse de la ministre : "S’agissant des formations liées à l’intelligence artificielle, elles ne font pour l’instant pas encore partie du panel proposé par l’IFPC. Concernant la problématique des productions littéraires, il n’existe actuellement pas d’outil capable de discerner les travaux réalisés par les élèves de ceux rédigés par l’intelligence artificielle. J’ai demandé à mon administration de procéder à une analyse plus détaillée de ses conséquences potentielles sur l’organisation et de programmer un échange à ce sujet avec les acteurs de l’enseignement lors d’une prochaine commission du pilotage du système éducatif." Bref, pour l’instant, on prend acte, mais on semble plutôt démunis face à cette nouveauté.

Que disent les spécialistes ?

Faut-il vraiment se sentir démunis, voire menacés par cette intelligence artificielle ? Nous avons posé la question à plusieurs spécialistes.

Je ne pense pas que ce soit véritablement de nature à révolutionner l’ensemble de l’enseignement.

Marc Romainville chapeaute la commission qui établit les référentiels du Pacte d’excellence. Il est professeur à l’UNamur et il dirige le service de pédagogie universitaire. Cet expert prend cette nouveauté technologique avec beaucoup de calme "parce que l’histoire a montré qu’on a souvent cru, avec l’arrivée d’un certain nombre d’objets technologiques, que l’école allait être révolutionnée, à partir de l’imprimerie jusqu’à l’arrivée de la télévision, des micro-ordinateurs et d’Internet, et ça n’a pratiquement jamais été le cas en profondeur." Cela n’empêche pas d’être attentif "à ce que cela change en termes de modalités d’évaluation essentiellement, mais je ne pense pas que ce soit véritablement de nature à révolutionner l’ensemble de l’enseignement."

Le professeur à l’UNamur ajoute qu’il faut voir l’arrivée de ChatGPT comme une opportunité, celle de revoir les méthodes d’évaluation, de s’éloigner plus encore de la simple restitution, par exemple en demandant à l’étudiant d’intégrer son expérience personnelle dans son texte, en favorisant plutôt sa créativité, l’application de concepts à une situation donnée, etc. C’est une tendance qui a déjà été implémentée par la pandémie et le distanciel. "Par exemple, beaucoup de collègues sont passés d’examens à livre fermé à des examens à livre ouvert, en disant que c’est plus proche de ce que les professionnels vont rencontrer dans leur vie ultérieure, et faire porter les questions sur de l’application, de l’analyse plus personnelle et plus spécifique."

Pour Marc Romainville, ce serait donc plutôt une opportunité à saisir, y compris sur le plan de l’apprentissage de la pensée critique, en faisant par exemple des exercices en classe avec ChatGPT afin de comprendre son fonctionnement et quand il fait des erreurs, etc.

Ce point de vue est partagé en partie par Mark Hunyadi, philosophe et professeur à l’UCLouvain. Il réfléchit beaucoup aux implications du numérique dans nos vies. Ce spécialiste pense aussi que ChatGPT est un outil à intégrer de manière critique dans notre enseignement et de continuer à développer ce qu’il appelle les compétences supérieures de l’intelligence humaine. Autrement dit tout ce que l’IA ne sait pas faire. Par exemple penser de façon critique, créer, évaluer, prendre un point de vue plutôt qu’un autre, donner du sens, etc. Mais il nuance.

Il faut des profs qui soient formés à ça, et donc ça prend du temps

"Le problème, c’est que l’école telle qu’elle existe au fond est extraordinairement stratifiée socialement. C’est-à-dire qu’il y a les écoles favorisées, les écoles défavorisées, etc. Cette nouvelle pédagogie risque de créer de nouvelles fractures parce que tout le monde ne va pas être capable et disposé à développer ces compétences. D’autant que pour développer ces compétences chez l’élève ou l’étudiant, il faut des profs. Il faut des profs qui soient formés à ça, et donc ça prend du temps. Or, la technologie va très vite. D’une manière générale, c’est ça le problème. Idéalement, ce serait un outil formidable, mais réellement, nous ne sommes pas prêts."

Nous ne sommes pas prêts, car la temporalité est totalement différente. D’un côté, on a des technologies qui avancent à une vitesse incroyable, et de l’autre, un système d’enseignement qui a besoin de temps pour réfléchir, s’adapter et former. Bruno de Lièvre est professeur à l’Université de Mons, à la Faculté de psychologie des sciences de l’éducation, et il a travaillé sur la stratégie numérique pour l’enseignement fondamental du Pacte d’excellence. Il nous confirme ce constat.

"Il y a un référentiel des compétences numériques des enfants de 3 à 15 ans qui a pu être écrit. Donc ça, c’est vraiment une avancée parce qu’une première en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je dirais que le défaut de la cuirasse, c’est qu’aujourd’hui les enseignants ne bénéficient pas de la même chance. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de cadre qui définit précisément quelles sont les compétences numériques des enseignants et la formation qu’ils devraient recevoir pour travailler avec les enfants n’est pas systématisée au niveau des hautes écoles et des universités, qui donc procèdent chacune selon leur bon vouloir et selon les priorités qu’elles se fixent elles-mêmes."

En résumé, cela veut dire que nous n’avons pas le temps de penser le changement et de réfléchir à ses implications, alors que ce changement est déjà là et continue à avancer. Il y a des opportunités à saisir, oui, mais aussi beaucoup de questions qui se posent en chemin. Et là-dessus, le philosophe Mark Hunyadi est formel, une révolution est en cours.

Obéir à des machines, ça veut dire obéir à des machines qui sont programmées par des gens qu’on ne connaît pas et dont on ne connaît ni les intentions ni les objectifs.

"Un mouvement très général est à mon avis celui auquel on assiste actuellement, qui consiste à remplacer toutes nos relations naturelles avec les objets, avec les personnes, avec les institutions, par des relations techniques, parce qu’on doit passer d’abord par la technique pour avoir accès à une chose ou à son environnement, à travers le GPS par exemple, aux personnes, comme on converse de plus en plus par Zoom, etc. Et avec les institutions, il y a toujours des interfaces, etc. Donc, il y a cette tendance très générale qui est vraiment une tendance anthropologique forte. Et ça, évidemment, ça nous rend dépendants des machines d’une manière tout à fait inédite, et ça pose des problèmes évidemment considérables, puisque nous sommes de plus en plus dans cette position de devoir obéir à des machines. Obéir à des machines, ça veut dire obéir à des machines qui sont programmées par des gens qu’on ne connaît pas et dont on ne connaît ni les intentions ni les objectifs, etc. On est donc dans une espèce d’asymétrie simplement dans notre rapport au monde."

Et c’est peut-être finalement à ça que nous renvoie ce seuil technique dépassé par ChatGPT. Que voulons-nous faire de nos liens demain ? Que voulons-nous apprendre et comment voulons-nous apprendre demain concernant l’enseignement ? Il y a encore largement matière à penser sur toutes ces questions.

Et pour aller plus loin sur ces questions des rapports entre l’homme et la machine est le dernier livre de Mark Hunyadi, le philosophe. Il s’intitule Le second âge de l’individu, pour une nouvelle émancipation. Autre info pour répondre aux inquiétudes de l’enseignement, et notamment les inquiétudes liées au plagiat, OpenAI est en train de travailler sur un filtre numérique invisible à l’œil nu qui recouvrirait tous les textes produits par ChatGPT. Cette signature numérique permettrait d’identifier les textes qui sont conçus par ChatGPT.

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