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Charlie Hebdo: un journal turc brave seul l'interdit dans le monde musulman

Un policier devant le siège du quotidien Cumhuriyet à Istanbul, le 14 janvier 2015

© Ozan Kose

14 janv. 2015 à 11:43 - mise à jour 14 janv. 2015 à 13:31Temps de lecture3 min
Par AFP

Après un contrôle de police nocturne, le quotidien Cumhuriyet, ennemi juré du président islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan, a distribué dans son édition du jour un encart de quatre pages en turc reprenant l'essentiel du nouveau numéro de Charlie Hebdo et reproduit sa "une" qui suscite, à nouveau, la colère du monde islamique.

Sur ce dessin de Luz, un Mahomet la larme à l’œil tient une pancarte "Je suis Charlie", le slogan des millions des manifestants qui ont défilé en France et à l'étranger pour condamner les attaques jihadistes qui ont fait 17 morts en trois jours à Paris.

Cumhuriyet est, pour l'heure, le seul organe de presse à avoir osé cette publication dans un pays musulman.

Comme ce fut le cas à chacune des précédentes publications de caricatures du prophète, le Charlie Hebdo a suscité mercredi une tempête de critiques et de mises en garde, parfois violentes, aux quatre coins du monde islamique.

Al-Azhar, l'une des plus prestigieuses institutions de l'islam sunnite basée en Egypte, a appelé mardi à "ignorer" ces nouveaux dessins représentant le prophète Mahomet qualifiés de "frivolité haineuse".

Comme Al-Azhar, Téhéran a condamné un "geste insultant" qui, selon la porte-parole de la diplomatie iranienne, "peut relancer le cercle vicieux du terrorisme".

"C'est un acte extrêmement stupide", a renchéri, menaçante, la radio du groupe Etat islamique (EI), qui contrôle de larges pans de territoire en Irak et en Syrie.

L'Union mondiale des oulémas musulmans a estimé pour sa part, depuis son quartier général du Qatar, qu'il n'était "ni raisonnable, ni logique, ni sage" de publier de nouveaux dessins "offensant le prophète ou attaquant l'islam".

La direction de Cumhuriyet a longtemps hésité avant de braver ces interdits. Comme l'avait souhaité Charlie Hebdo, le journal devait initialement publier l'intégralité du nouveau numéro, mais s'est finalement contenté, après un vif débat interne, d'un encart de quatre pages, conscientes des risques de représailles.

"Solidarité"

"Nous avons publié ce supplément par solidarité avec Charlie et pour défendre la liberté d'expression", a déclaré à l'AFP le rédacteur en chef du quotidien, Utku Cakirözer.

"Mais nous avons respecter la sensibilité religieuse de la société turque", a-t-il ajouté pour justifier de ne pas avoir reproduit in extenso la Une de l'hebdomadaire français.

"Je le répète une fois encore, le terrorisme est un crime contre l'Humanité, quelle que soit son origine. C'est pour cela qu'il (le prophète) tient dans sa main une pancarte +je suis Charlie", a-t-il aussi écrit dans ses colonnes, "cette caricature n'a rien à voir avec le prophète Mahomet, c'est un symbole d'humanité et d'équité".

Fondé en 1924 par un proche du fondateur de la Turquie moderne et laïque Mustafa Kemal Atatürk, Cumhuriyet ("La République" en turc) est résolument opposé au régime du président Erdogan. Il a fait l'objet ces dernières années de nombreux procès et a été la cible d'attentats. Plusieurs de ces journalistes ont été emprisonnés.

M. Cakirözer a indiqué à l'AFP avoir reçu depuis mardi des menaces téléphoniques.

La police turque a fait une descente dans la nuit de mardi à mercredi à l'imprimerie du journal à Istanbul pour examiner son contenu avant de donner, après un coup de fil à un procureur, son feu vert à sa distribution.

Des effectifs de police ont été déployés autour du siège de Cumhuriyet à Istanbul et de sa rédaction à Ankara. Dans la capitale, un petit groupe d'étudiants pro-islam a défilé devant le journal sans incident, selon l'agence de presse gouvernementale Anatolie.

La publication des précédentes caricatures de Mahomet a valu de vives critiques au journal français en Turquie. En 2013, un ministre l'avait qualifié de "torchon".

Dans un entretien accordé la semaine dernière à l'AFP, le plus haut dignitaire religieux de Turquie, Mehmet Görmez, a condamné sans restriction l'attentat qui a visé Charlie Hebdo mais a déploré le dénigrement des valeurs de l'islam "au nom de la liberté d'expression".

En guise de soutien à Charlie Hebdo, les trois principaux journaux satiriques turcs ont publié cette semaine la même couverture noire barrée du slogan "Je suis Charlie".


AFP

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