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La couleur des idées

Charles Stépanoff, anthropologue : " Nous avons besoin de la vie et de la mort d’autres existences pour survivre "

L’anthropologue Charles Stépanoff
27 janv. 2022 à 17:59Temps de lecture3 min
Par Simon Brunfaut et Tania Markovic

Depuis quelques mois, la chasse fait à nouveau irruption dans le débat public (comme à chaque ouverture de saison) en devenant notamment un des enjeux de la campagne présidentielle française. A la suite de plusieurs accidents de chasse – certains ayant causé la mort, dont celle d’un automobiliste atteint par une balle ayant traversé la vitre de sa voiture le 30 octobre dernier – le candidat d’Europe Ecologie-les Verts, Yannick Jadot, ainsi que l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon, se sont prononcés pour une interdiction de chasses le week-end et les vacances scolaires, forçant les autres prétendants à l’Elysée à prendre position sur ce sujet explosif (pour s’en convaincre, il suffit de regarder les débats télévisés où les "pro-chasse" et les "anti" ne semblent pas loin d’en venir aux mains). Heureusement certains cultivent encore la nuance et nous aident à faire la lumière sur ce sujet, loin des sentiers battus et des idées arrêtées !

Anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et membre du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, Charles Stépanoff est de ceux-là. Il a mené, il y a quelques années, des recherches en Sibérie sur le peuple Touvas auprès de qui il a étudié le chamanisme et le nomadisme. Il a publié en 2019 Voyager dans l’invisible. Techniques chamaniques de l’imagination (Les Empêcheurs de penser en rond/ La Découverte) dans lequel il décrit des usages tout à fait particuliers de l’imagination, très différents des nôtres, dans les traditions autochtones du nord de l’Eurasie et de l’Amérique. En septembre 2021, il sort son nouvel ouvrage, L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage aux éditions de la Découverte. Son livre s’appuie sur une enquête d’immersion – une "ethnographie du proche" – menée entre 2018 et 2020 chez nos voisins français, aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines, auprès d’habitants locaux qui pratiquent des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans". Charles Stépanoff a donc analysé les rapports de l’homme avec l’animal et le vivant à travers cette pratique de la chasse dont il montre qu’elle est très complexe – bien plus qu’on ne l’imagine habituellement ! – et qu’elle nous place, nous autres occidentaux, devant certaines de nos contradictions… Charles Stépanoff est l’invité de Simon Brunfaut dans "La Couleur des idées" ce samedi.

L’Homme, un prédateur empathique

Dans L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage, Charles Stépanoff pose un constat paradoxal : nous sommes le plus gros prédateur du règne animal (en France, 3,2 millions d’animaux sont tués par jour) et pourtant nous sommes différents des autres gros prédateurs comme les ours ou les lions car nous obéissons à des règles morales. En effet, la chasse est réglementée par des interdits : on ne tue pas les animaux bébés ni les mères, on tue uniquement lors de certaines saisons, des lieux "sanctuaires" sont interdits à la chasse car les animaux s’y reproduisent, certaines pratiques de chasse visent à éviter la souffrance… Cet ensemble de règles témoigne d’une projection de l’homme dans le monde animal. L’homme serait donc un "prédateur empathique" comme le prouvent certains récits de transformation existants dans le chamanisme et l’animisme où on trouve des histoires de métamorphose entre le chasseur et l’animal. En Sibérie, on considère que l’ours est un ancêtre qui vient nous visiter. Plus proches de nous, certaines chansons sont un exemple parfait du prédateur empathique. C’est le cas d’une fanfare intitulée "les pleurs du cerf" à la mélodie mélancolique. Les paroles sont une description des souvenirs du cerf agonisant. Celui-ci se remémore les lieux où il a habité, sa compagne… Charles Stépanoff raconte que lorsque cette musique sonne, certains chasseurs se découvrent en signe de recueillement. Dans certaines cultures, la mise à mort est suivie d’un rituel d’excuses. Par ailleurs, les rêves sont considérés comme un moyen d’accéder aux subjectivités des animaux qu’on chasse. En Sibérie ou en Amérique du Nord, cela donne lieu à des expériences collectives où l’on va stimuler le rêve. En France, certains chasseurs témoignent de rêves avant l’ouverture de la chasse très agités mais cette pratique reste individuelle et cachée.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien mené par Simon Brunfaut, à écouter ci-dessous ce samedi 29 janvier dès 11h.

La couleur des idées

Charles Stepanoff

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