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Et Dieu dans tout ça?

Charles Juliet : "C’est par le singulier, par l’intime, qu’on accède, pas à pas, à l’universel et à l’autre"

Charles Juliet : "C’est par le singulier, par l’intime, qu’on accède, pas à pas, à l’universel et à l’autre"
23 août 2021 à 16:034 min
Par RTBF La Première

A 86 ans, Charles Juliet, l’écrivain de l’intime, publie un nouveau tome de son Journal. Il nous invite à partir, comme lui, à la recherche de nous-mêmes, à découvrir qui nous sommes vraiment. Un travail qui pourrait commencer en le lisant. Parce qu’au travers des mots qu’il pose sur son existence, il démêle, aussi, certains fils de nos vies.

Charles Juliet publie Le jour baisse. Journal X, 2009-2012 (Editions P.O.L).

Mû par une nécessité intérieure, j’ai travaillé à déraciner ce moi qui ne cesse de réapparaître. Ce fut une longue affaire. Je voulais me connaître, savoir qui j’étais. Il me fallait pénétrer au plus loin de ma mémoire et de mon inconscient.

Depuis 42 ans, l’écrivain français Charles Juliet publie tous les quatre ans des extraits de son Journal, où il consigne ses réflexions.

Charles Juliet a la manie de tout observer, un peu malgré lui. Il décrit beaucoup les visages. "Je n’ai pas le pouvoir de rendre mon regard moins avide. […] Je suis intéressé par autrui, par les visages, les regards qui expriment toujours beaucoup de choses".

La connaissance de soi est le grand sujet de ses livres et le grand défi de sa vie. L’écrivain a pour mission de trouver les mots capables de réaccorder le lecteur à lui-même, de l’aider à s’estimer, à s’aimer. Mais Charles Juliet s’aime-t-il lui-même ?

"Je crois que j’ai fini par m’aimer, sinon m’aimer, au moins m’accepter. Ça a été un long, long voyage pour arriver à me désencombrer de tout ce qui était en moi. J’ai fini par m’accepter, par éliminer toute culpabilité, toutes ces entraves que j’avais."
 

Guérir des traumatismes de l’enfance

Charles Juliet tient à préciser que, de 12 à 23 ans, il a porté un uniforme militaire, ce qui a laissé en lui des empreintes profondes. "J’ai eu à me libérer de tout cela."

Sa mère est tombée en dépression juste après sa naissance et a été internée en hôpital psychiatrique. Il en parle comme d’une agonie primitive, selon les mots du pédiatre et psychanalyste Winnicott.

"C’est le lot de tout enfant qui est séparé très tôt de sa mère. Et Winnicott a parlé de cette rupture, de ce choc, de ce trauma comme d’une agonie primitive. Quand on a connu cette agonie, on vit dans la hantise que cette agonie se renouvelle et on vit là dans un tourment et une solitude très particulière."

On peut en guérir si on accomplit en soi-même tout un travail de connaissance de soi, une aventure qui peut durer longtemps. La sienne a duré une vingtaine d’années.

Charles Juliet a été placé, à l’âge de 3 mois dans une famille de paysans, pauvres mais aimants. "A partir du moment où un enfant est aimé, je crois qu’il peut supporter à peu près tout."
 

Comment regarder en soi ?

"Il faut simplement être capable de s’abandonner, c’est-à-dire de ne plus maintenir un contrôle de soi, de se vider la tête et de laisser la contemplation s’établir très lentement. C’est comme cela que j’écrivais, en écoutant cette voix silencieuse qui parle constamment en nous. La plupart de mes poèmes m’ont été quasiment dictés par cette voix intérieure", explique Charles Juliet.

A 23 ans, une nécessité intérieure lui impose d’abandonner ses études de médecine pour se consacrer à l’écriture, et de se faire réformer. C’est "une Passion", qui lui a dicté cette voie, alors qu’il ne savait rien de l’écriture : la nécessité de se connaître et la passion de la connaissance. S’en est suivie une longue période de solitude, de grand tourment, de grande détresse, au cours de laquelle il a fait tout son travail de connaissance de lui et du psychisme humain en général.

Se connaît-il bien aujourd’hui ? "Je le pense, parce que j’ai payé le prix. J’ai passé une vingtaine d’années à ruminer, j’étais incapable d’écrire, mais je passais deux ou trois heures à ma table, je me refusais à me soustraire à ce que j’avais à attendre."

Pour descendre en soi, et creuser dans les profondes strates de l’inconscient, il faut simplement avoir le courage d’entrer en solitude, d’être tenace, d’endurer ce qu’il y a lieu de vivre. Le face-à-face avec soi vous brise, vous fait traverser des moments terribles, écrit Charles Juliet. Alors pourquoi en passer par là ?

"Ce n’était pas un choix, c’était vraiment une nécessité qui m’enjoignait de vivre cette expérience. Je n’ai pas pu m’y soustraire."

C’est par le singulier, par l’intime, qu’on accède, pas à pas, à l’universel et à l’autre, écrit encore Charles Juliet. C’est dans notre part la plus singulière, qui est la plus vraie de nous-mêmes, qu’on rejoint ainsi ce qui est commun à tous, ce qui nous permet de rejoindre autrui. Tant qu’on reste dans le particulier, dans l’anecdotique, dans le circonstanciel, ce qu’on écrit est sans intérêt.

J’aime les gens, c’est comme ça, j’aime autrui, j’aime l’autre, qui est toujours un autre moi-même aussi. Voilà, c’est vrai, j’aime les gens.

 

Un besoin de mystique

Même s’il n’a aucune croyance religieuse, Charles Juliet s’est aussi beaucoup intéressé à la mystique, à Thérèse D’Avila, Jean de la Croix, à la mystique rhénane…. Il a publié un petit livre sur la mystique flamande Hadewijch d’Anvers (Seuil-Sagesses), et sur ses magnifiques poèmes et lettres, écrits dans les années 1240.

Si le mot spirituel revient souvent dans ses livres, c’est par ce besoin de s’élever, de grandir, de toujours dépasser l’ego pour arriver à la connaissance de soi. De dépasser ce moi tout-puissant, toujours tourné vers la recherche de la possession, du pouvoir, de la domination.

"N’être rien, c’est ne pas avoir des ambitions, ne pas préfigurer ce qu’on va faire, c’est vraiment s’abandonner et c’est très difficile de n’avoir aucun appui. N’être rien, c’est se préparer au plus vivant, parce que rien ne fait obstacle à ce qui va surgir et qui est de l’ordre de l’indéfinissable. C’est une manière de faire le vide en soi pour qu’après, s’installe la création."

Pour Charles Juliet, c’est une erreur de vouloir tendre à une impossible perfection. "Parce qu’on ne peut rien forcer dans ce domaine, on ne peut que s’offrir, par la solitude et le silence, à ce qui un jour surgira. Mais il ne faut surtout pas le vouloir."
 

Retrouvez ici l'intégralité de l'entretien

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