Et Dieu dans tout ça?

Charles Dantzig : "Proust a écrit un roman d'aventures, l'aventure de la création "

Et dieu dans tout ça ?

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"Lire 'A la recherche du temps perdu', c’est traverser l’océan. Et c’est très facile, il suffit d’adapter sa respiration", écrit Charles Dantzig. Ce grand spécialiste de Marcel Proust parle d’une révolution Proust. De quelle nature est-elle ? Près de cent ans après la mort du célèbre écrivain, survenue le 18 novembre 1922, Charles Dantzig nous invite à plonger dans ce grand bain des sensations et de la pensée qu’est l’œuvre de Marcel Proust.

Charles Dantzig publie 'Proust Océan' aux Editions Grasset.

Grasset

L’aventure de la création pour la première fois décrite

Avec A la recherche du temps perdu, Proust est devenu l’un des écrivains français les plus célèbres du monde. Proust a été l’un des premiers à traiter certains sujets comme l'homosexualité, et surtout un sujet capital, que personne n’avait jamais abordé, celui de la création. Un écrivain ou futur écrivain personnage principal d’un roman, c’est Proust qui l’a inventé.

Le sujet du livre, ce sont donc les états d'âme et les ruminations d'un écrivain qui ne se décide pas à écrire. Mais le vrai sujet, c'est surtout le processus de création, ou de non-création, précise Charles Dantzig.

C'est vraiment un roman d'aventures. C'est l'aventure de la création. Comment, par des concours de circonstances, de chaos, d'accidents, de réflexions, de rationalités, d'irrationalités et d'obstacles contre lesquels on se bat, on peut arriver à créer une oeuvre. 

Comment entrer dans l’oeuvre de Proust ?

Proust a apporté à la littérature française une manière d’écrire authentiquement révolutionnaire. La langue française, si réglée, si sèche souvent, a été assouplie par Proust à un point inouï. Le proust est ductile et englobant comme la mer. 

Il faut un peu de temps pour entrer dans A la recherche du temps perdu. Il faut se disposer à se donner à elle. Le rythme de Proust est assez particulier : il n'a pas un parler naturel, les phrases sont souvent longues, explique l'auteur.

Il faut juste ce temps et entrer dans ce style que je trouve aqueux, très liquide, et se laisser porter par ce style. C'est simplement cela, une forme d'abandon.

La pensée est spontanée chez Proust, comme chez tout le monde.

"Son génie est d'avoir su trouver la forme adéquate à sa pensée, mais aussi à sa personnalité et à sa sensibilité. On est dans la littérature, qui n'est pas de la philosophie, de la pensée pure, elle est toujours mélangée d'affect, souligne Charles Dantzig. Il nous propose une densité de pensée qui nous ouvre à nous-mêmes des horizons extraordinaires."

Marcel Proust
Marcel Proust D.R.

Proust, un écrivain simple

Pour Charles Dantzig, Proust est un écrivain simple, si on le compare par exemple à Joyce, qui, dans Ulysse, emploie des néologismes, des mots compliqués, des références. Proust est assez peu imagé, il est plus comparatif, il n'a pas de références permanentes à un fonds de culture. 

Il n'y a pas nécessairement quelque chose à comprendre en lisant Proust. Il n'est pas là pour délivrer un savoir, mais il est là pour délivrer une manière d'être dans la vie. C'est une manière à la fois sceptique et idéaliste.

Le roman peut être lu comme une destruction des réputations, que ce soit les personnages, les idées, le narrateur. (...) Proust détruit d'abord, il détruit les réputations pour quelque chose de plus élevé, qui est son idéal et qui est la création. Pour lui, tout cède devant l'art supérieur, qui est pour lui la littérature.

Le narrateur n'est pas Proust, mais une sorte de faux jumeau de l'auteur. Il est hétérosexuel, alors que Proust était gay. Il est chrétien, alors que Proust était juif par sa mère. Il monte à cheval, alors que Proust détestait les animaux.

"Tout roman est une autobiographie, mais cela ne passe pas nécessairement par l'identité avec le moi, précise Charles Dantzig. Tout roman est une bonne autobiographie parce qu'il parle d'éléments de sensibilité qui nous ressemblent et qui sont en nous."

Proust et l’homosexualité

Proust est passionné par l'homosexualité, observe Charles Dantzig, d'autant plus que c'est une découverte, une mise au jour, une invention dans le sens de ce qu'inventent les archéologues. 

Avant Proust, le sujet n'était pas du tout exploré dans la littérature mondiale. Il est le premier à avoir osé décrire l'homosexualité masculine, mais aussi féminine, avec autant de précision. 

Pour l'époque, il prenait des risques et le savait. Le roman est accompagné d'un nombre considérable de lettres où il prend la précaution de dire que le livre décrit des gays, mais qu'il ne l'est pas lui-même. 

Proust propose une vision catastrophiste de l'homosexualité, mis on ne peut pas le lui reprocher. C'était vraiment le cas à l'époque : les gays étaient honnis. Il écrit au moment où Oscar Wilde est condamné aux travaux forcés. Il n'empêche que pour des tas de gens, et à cause de cela, Proust a été un héros.

Proust et les Juifs

Proust se met dans la position d'un goï pour parler des Juifs ; le narrateur n'est pas juif. Ce qui lui permet de révéler ce que disent les goïs sur les Juifs, donc éventuellement d'en parler en mal. 

"Mais je ne vois pas comment on pourrait accuser d'être antisémite un écrivain qui, d'autre part, dans sa vie, a signé la première pétition pour Alfred Dreyfus et assisté au procès de Rennes, et s'est passionné pour ça et le raconte dans son livre, explique Charles Dantzig. (...) Proust - je ne sais pas s'il l'a fait exprès ou pas - invente une espèce d'humour ashkénaze juif new-yorkais, où les premiers à se moquer des Juifs sont les Juifs, mais ce qu'eux peuvent faire, puisqu'ils sont juifs."

On a brocardé Proust pour son homosexualité, plus que pour sa judaïté. "C'est que les hommes ne peuvent pas haïr deux choses à la fois", écrit Charles Dantzig. Quand il a eu son prix Goncourt en 1919, il a été la cible de persiflages et de ricanements. Ce n'était pas un Goncourt triomphal...

>>> Ecoutez l'entretien complet ci-dessus ! Charles Dantzig nous parle de la jalousie, du désir, de l'amour chez Proust, mais aussi pour lui-même.

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