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Matin Première

Charleroi : 66 ans après le drame de Marcinelle, le site du Bois du Cazier ne cesse de se réinventer

L'invité dans l'actu

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08 août 2022 à 10:49 - mise à jour 08 août 2022 à 14:07Temps de lecture13 min
Par Kevin Dero, sur base d'une interview de Geoffroy Fabré

Ce matin, à partir de 8h10, a retenti la célèbre cloche du site du Bois du Cazier à Marcinelle. Elle a sonné 262 coups exactement, comme chaque année. 262 coups pour se souvenir des 262 mineurs morts lors du drame du 8 août 1956. Jean-Louis Delaet, le directeur du site du Bois du Cazier depuis 20 ans, était l’invité de Geoffroy Fabré ce lundi matin depuis nos studios de Charleroi. L’occasion de revenir sur cette terrible catastrophe qui a marqué durablement toute une région mais aussi l’histoire de notre pays.

Le faire vivre, c’est le plus bel hommage que l’on peut rendre à ces 262 travailleurs

Une mémoire encore vive

"Chaque nom cité, chaque coup de cloche, c’est une vie, mais aussi toute une famille touchée, et encore aujourd’hui, parmi nous, les orphelins. C’est d’ailleurs important qu’ils soient présents à nos côtés. Pour moi, le directeur, c’est à chaque fois me rebooster en me redonnant la signification exacte et profonde de mon engagement pour faire vivre, parce que ce n’est pas seulement un lieu de mémoire, c’est aussi un site de conscience, le Bois du Cazier. Le faire vivre, c’est le plus bel hommage que l’on peut rendre à ces 262 travailleurs" explique Jean-Louis Delaet.

L’émotion, elle, est toujours intacte, comme nous fait part le directeur du site. Et, avec du recul, le terrible drame de 1956 de permettre de tirer quelques leçons : "on se sent petit devant un drame aussi imprévisible. Il y avait aussi des mesures de sécurité qui n’étaient pas prises ou qui n’étaient pas complètes. Ça explique finalement aussi que ces hommes, au lieu de gagner leur vie dans ce charbonnage, l’ont perdue. C’est donc aussi une injustice". Et le directeur de rappeler que "malheureusement on entend encore presque quotidiennement que des mineurs perdent la vie dans d’autres pays, loin d’ici". L’occasion de souligner aussi la solidarité internationale : "à Marcinelle, on a des délégations de tous les pays environnants, et bien entendu d’Italie".

Ces hommes, au lieu de gagner leur vie dans ce charbonnage, l’ont perdue

Visite du président du Sénat italien pour commémorer le 60e anniversaire de la tragédie minière du Bois du Cazier à Marcinelle, Charleroi, le lundi 8 août 2016.
Visite du président du Sénat italien pour commémorer le 60e anniversaire de la tragédie minière du Bois du Cazier à Marcinelle, Charleroi, le lundi 8 août 2016. © Tous droits réservés

Reconstitution des lieux et du matériel

Cette année 2022 est une année exceptionnelle pour le site du Bois du Cazier, qui commémore trois dates : les 200 ans de l’ouverture de la mine (alors une concession), les 20 ans de l’ouverture du lieu au public et les 10 ans de la reconnaissance par l’UNESCO. Un site prestigieux et empli d’histoire(s) qui n’a donc été ouvert au public qu’il y a vingt ans. Entre la catastrophe et 2002, que s’est-il passé ? Jean-Louis Delaet revient sur les événements : "on a repris le travail une fois que les derniers corps ont été remontés. On a retravaillé quelques années et prolongé par une grève des mineurs de fond. Ils ne voulaient pas qu’une deuxième fois le silence ne s’abatte sur leurs camarades morts. Donc, en 1967, la fermeture du site fut complète". S’ensuivit une période de captage du gaz de grisou quelques années durant puis un abandon progressif des lieux.

Ils ne voulaient pas qu’une deuxième fois le silence ne s’abatte sur leurs camarades morts

"Il a fallu que la communauté italienne, les anciens mineurs, suivis par la Ville de Charleroi et la Région wallonne – qui a inscrit la requalification du site dans le cadre des fonds structurels européens — pour que l’on reconstruise les lieux". Et ce fut un travail de longue haleine : "il faut savoir qu’on a tout reconstruit grâce à la Région wallonne et aux fonds européens", souligne le directeur. "Et à l’intérieur, puisque les anciens patrons avaient tout mitraillé pour récupérer de l’argent, tout ce que l’on découvre, c’est du matériel minier qui a été apporté d’autres charbonnages".

Recueillement clandestin

Avant l’ouverture muséale du site de Marcinelle, les proches des défunts s’y recueillaient de façon presque clandestine : "Heureusement, un Italien avait acheté la grille et quelques ares autour, mais on n’y allait pas, on n’allait qu’au cimetière". Ce n’est donc seulement que depuis 2002 que les cérémonies avec la fameuse cloche Maria Mater ont pris une ampleur et une émotion qu’elles n’avaient plus depuis des années. C’est donc grâce à une "initiative citoyenne et aux fonds européens qu’on a pu se réapproprier ce site et en faire un site reconnu à l’UNESCO" dit Jean-Louis Delaet, qui rend à César ce qui lui appartient.

Extrait des "Ambassadeurs" de février 2020

Le Bois du Cazier, Patrimoine mondial de l’Humanité

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25 hectares

Vingt ans après son ouverture, l’évolution du site, situé au cœur du Pays Noir, est toujours d’actualité, comme le rappelle Jean-Louis Delaet : "il y a le cimetière et il y a le site. Ce n’est pas la même démarche. Au Bois du Cazier, on explique, on recontextualise dans tout le développement industriel de la Wallonie. Il y a un musée de l’industrie, il y a un musée du verre, il y a l’espace rénové (à savoir le nouvel espace " 8 août 1956 ")… Le tout animé par des applications mobiles, des parcours d’orientation et maintenant également des escape games". Une diversification vers des activités plus ludiques afin d’attirer un public familial, qui ne viendrait peut-être pas facilement sur un site marqué par une telle tragédie. Le site couvre également 25 hectares et trois terrils. "Il y a donc moyen de passer une journée, avec les musées le matin et les promenades autour du site l’après-midi" commente le responsable.

Malgré la tragédie, se dire qu’il y avait une solidarité et une identité importantes

Identité wallonne

Faire donner envie d’une visite en famille pour en apprendre aussi sur la solidarité et l’histoire wallonne : "s’amuser, apprendre en s’amusant et se dire en sortant que les Carolos et les Wallons ont fait beaucoup de choses sur le plan de l’industrie. Et que, malgré la tragédie, se dire qu’il y avait une solidarité et une identité importantes. Et que nous devons, nous les jeunes, continuer à porter cette identité qui est née au fond de la mine pour beaucoup de Wallons".

Bois du Cazier à Marcinelle
Bois du Cazier à Marcinelle © Tous droits réservés

Patrimoine mondial

Le troisième anniversaire célébré cette année est donc celui des 10 ans de reconnaissance par l’UNESCO. Le site minier wallon l’a été en même temps que ceux du Bois-du-Luc, du Grand-Hornu et de Blégny-Mine (où l’on peut, dans ce puits de mine de la région liégeoise, descendre dans la mine à proprement parler). "Il fallait que ce soit les quatre sites qui sont complémentaires, qui apportent chacun une particularité de ce développement industriel des 19ᵉ et 20ᵉ siècles en Wallonie. Et c’est vrai que l’UNESCO a reconnu, d’une part, que les Wallons avaient exporté leur savoir-faire dans le monde entier — en Amérique, en Russie, au Congo — et que des Européens et des Africains du Nord étaient venus travailler dans les mines wallonnes, ce qui fait la reconnaissance de l’UNESCO, que traduisent très bien les quatre sites par leurs particularités" note Jean-Louis Delaet.

 

Participation populaire

Une prestigieuse reconnaissance par l’UNESCO, qui a apporté au Bois du Cazier une affirmation au niveau régional, se réjouit le responsable du site. "Beaucoup se sont dit : " On a quelque chose d’important dans l’histoire du monde à côté de chez nous ". Et donc, par rapport aux pouvoirs publics, par rapport aux Wallons, et plus généralement aux Belges -puisqu’il faut rappeler que 30 Flamands sont morts également au Bois du Cazier-, on doit découvrir, on doit soutenir le développement de ces quatre sites wallons. Ce sont aussi beaucoup d’obligations que l’UNESCO nous impose".

"La première obligation, c’est que les habitants, les voisins du site, ceux qui ont contribué à son histoire — donc, pour nous, prioritairement les anciens mineurs et les familles des victimes — ne se sentent pas dépossédés du site pour lequel ils se sont battus. Et nous prenons vraiment grand soin de garder ce lien primordial avec ceux qui ont souffert du drame de Marcinelle".

Les jeunes sont notre public de demain et ceux qui porteront fièrement leur identité

Bande dessinée

Dans l’actualité du site, outre les expositions qui ont lieu pour l’instant dont " Seconde peau ", et un circuit sur l’abandon à la résilience du site, sort une bande dessinée. " Pays Noir " (aux éditions Kennes), scénarisée par Sergio Salma. "Toujours dans notre but de toucher un public jeune. Les anciens sont importants, mais ils sont malheureusement appelés à disparaître. Les jeunes sont notre public de demain et ceux qui porteront fièrement leur identité" conclut Jean-Louis Delaet.

 

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