Belgique

"Chaque année, je refuse cinq à six certificats médicaux", témoigne un médecin généraliste, sollicité par des enseignants qui se font passer pour malades

Une classe vide dans une école de Liège.

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C'est l'une des particularités liées au statut des enseignants. Ils peuvent cumuler leurs jours de congé de maladie tout au long de leur carrière et se constituer ainsi un "capital" qu'ils peuvent activer lorsqu'ils sont malades. Ce système leur permet de continuer à être rémunérés à 100%. Quinze jours de congés de maladie sont octroyés par année de service et ce pot de congés ne peut dépasser au maximum 182 jours, soit une année scolaire complète. Un système qui présente donc bien des avantages et qui poussent certains enseignants à tenter de frauder via un certificat médical. 

 

Des patients soi-disant malades

Christian Halleux est médecin généraliste à Gesves, en province de Namur. Dans son cabinet, il a face à lui des patients qui cherchent à obtenir un certificat médical. "Ils viennent ici en se disant malades, explique-t-il, alors qu'ils ne le sont pas. Ce sont des enseignants qu'on va voir partout travailler, que ce soit dans leur jardin ou sur leur toit, qui ne sont pas plus malades que vous ou que moi. C'est inacceptable au niveau médical. Ca me rebute. Donc j'en refuse ici. Ils vont voir ailleurs." Le docteur Halleux poursuit : "Il y a une patiente que j'ai revue pratiquement 9 ou 10 mois après qu'elle soit venue à mon cabinet pour tenter d'obtenir un certificat médical. Elle avait utilisé tout son paquet de congés. Je ne sais pas où elle est allée, mais elle est ensuite revenue pour une maladie bien formelle et bien évidente."

Chaque année, je refuse cinq à six certificats médicaux.

Avoir face à lui des patients qui réclament un certificat médical alors qu'ils ne sont pas malades, c'est une situation qui fait bondir ce médecin généraliste actif depuis 40 ans. "Chaque année, je refuse cinq à six certificats médicaux. J'ai l'impression qu'on est vraiment instrumentalisé, parfois par certaines écoles, par certains responsables de ressources humaines, comme si on nous mettait la pression sur notre main, comme si on n’avait plus qu’à signer un papier. C'est oublier notre serment d'Hippocrate. On nous oblige à faire quelque chose qui va contre notre déontologie et notre façon de pratiquer". 

Des congés de maladie bien utiles pour "les vrais malades"

A côté de ce témoignage qui illustre des cas de fraude, il y aussi "les vrais malades", celles et ceux qui font appel, à juste titre, à leur pot de congé de maladie.

C'est le cas de Pierre Evrard. Nous le rencontrons chez lui à Bouge, sur les hauteurs de Namur. Âgé de 62 ans, il est prépensionné depuis 3 ans. Il connait bien le monde de l'enseignement. Il a travaillé près de 40 ans comme professeur puis directeur d'école. Un métier qu'il a adoré sauf la dernière année qui fut celle de trop. Surcharge de travail, épuisement, il se souvient : "J’ai bien senti que le 1er septembre, je n’aurais pas pu reprendre une année sereine et en pleine capacité. J’ai fait valoir mes droits à mon pot de congés". Pierre a alors bénéficié de huit mois de congés de maladie. Des congés accumulés au cours de sa carrière et qui lui ont permis de bénéficier de l’entièreté de sa rémunération. "J’ai bénéficié de cette aide-là, de cette opportunité-là. C’est assez délicat à dire parce que c’est un droit, c’est vrai, mais quand on est malade", précise Pierre un peu gêné. Car il est bien conscient que ce régime fait des envieux. "Avec ou sans ce pot de congés, je me serais de toute façon arrêté car à ce moment-là, il fallait que je puisse décompresser complétement, m'isoler, et pendant quelques mois, voir les choses d'une manière totalement différente", ajoute-t-il. 

Une situation qu'a bien connu Thierry Bernard pendant ses longues années comme directeur d'école à Namur. Dans son bureau, il a vu défiler des collègues au bout du rouleau. "En tant que directeur, quand on vous ramène un certificat médical, de quel droit allez-vous contester ? Et puis, je pense que quand on passe aussi toute la journée, toute la semaine, avec des petits bouts de maternelle, de primaire, avec 20, 22 ou 24 petits gaillards, je pense qu’il y a une certaine usure, une certaine démotivation. Ce que je peux comprendre".

Un système qui a sa raison d'être selon les syndicats

Il y a plus de 20 ans, ce système de la capitalisation des jours de congé de maladie n'était pas plafonné. Des professeurs pouvaient donc se retrouver plusieurs années durant chez eux. Certains en profitaient pour terminer leur carrière à domicile et attendre tranquillement l'âge de la retraite. Pour éviter de tels abus, une réforme est intervenue. La durée des congés de maladie est plafonnée à 182 jours maximum, soit une année scolaire. 

"Ce plafond est spécifique aux enseignants, cela n'existe pas dans d’autres fonctions publiques", déclare Luc Toussaint, secrétaire régional de la CGSP Enseignement. Ce syndicaliste insiste pour qu'il n'y ait pas d'amalgame. Pour lui, la capitalisation des jours de congé de maladie est plus qu'utile quand on voit la pénibilité du métier d'enseignant et l'allongement effectif de la carrière. "Avec les réformes récentes depuis 2012, on a eu successivement la réforme des DPPR, la possibilité de partir avant la pension, ou d’aménager à mi-temps ou à trois quart-temps sa carrière, la pension anticipée qui était avant à 60 ans et qui maintenant est reculée à 63-64 ans et la pension légale qui va passer à 67 ans pour tout le monde". 

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