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Ces trois jeux vidéo nous ont initiés au punk et à la techno. Découvrez leurs secrets ! (1/2)

Trois clubbers, une Playstation, plusieurs possibilités (musicales).

© Sony/Ministry of Sound

23 janv. 2023 à 10:05Temps de lecture7 min
Par Michi-Hiro Tamaï

Oubliée et stupéfiante, l’inespérée valeur initiatique des B.O. licenciées de jeux vidéo des années 2000 a laissé une empreinte durable sur une génération d’artistes musicaux parmi lesquels Casimir Liberski. A l’occasion de la sortie ce mois-ci sur PC de Grand Theft Auto: The Trilogy, on vous explique comment la big beat de WipEout, le punk rock de Tony Hawk’s Pro Skater et les années 80 de GTA : Vice City ont préfiguré les playlists Spotify.

Braver un saut suicidaire à moto, sur le tarmac de l’aéroport de GTA : Vice City, en écoutant Rockit d’Herbie Hancock. Caller un 1080 degrés sur Tony Hawk’s Pro Skater, en survolant l’escalier d’une école, sur Police Truck des Dead Kennedys. Enchainer les virages fous de WipEout avec la big beat de Chemical Beats des Chemical Brothers. A n’en pas douter, la fin des années 90 brillait comme l’âge d’or des bande-originales licenciées de jeux vidéo. Pour les ados de l’époque interdits de rave et de concerts punk, ces dernières jouaient le rôle de playlist Spotify avant l’heure. Si bien que de The Weeknd à Oceanator en passant par Casimir Liberski, un nombre insoupçonné de millenials revendique aujourd’hui leur rôle majeur en termes d’éducation musicale.

Chemise ouverte et pixel en or qui brille, au Ministry of Sound de Londres au milieu des 90's
Chemise ouverte et pixel en or qui brille, au Ministry of Sound de Londres au milieu des 90's © Playstation - Ministry of Sound

En 1995, Sony entrait dans le monde des consoles de jeux vidéo avec un paris osé : s’adresser à des jeunes adultes plutôt qu’à des kids. En Europe, des bornes de démo de sa première PlayStation envahissaient alors 52 clubs britanniques dont le cultissime Ministry of Sound de Londres. Ce lien avec la musique électronique alors en pleine montée big beat rayonnait aussi sur WipEout. Ambassadrices des prouesses 3D de la nouvelle console 32 bits de Sony, ces courses d’aéroglisseurs futuristes illustraient les goûts musicaux techno de Nick Burcombe et David Rose, leurs cocréateurs chez Psygnosis. Mais aussi, leur penchant pour les rave et la fête, en général.

Liverpool, 1993. Une fin soirée arrosée. Nick et David rêvent de faire chanter Liam Howlett (des Prodigy) sur Wipe Out, légendaire tube surf 60’s des Surfaris. Le projet n’est jamais arrivé à termes.  Mais il a cimenté la genèse de l’ADN ludique et musical du séminal jeu de course futuriste édité par Sony. A l’époque, utiliser de la musique licenciée dans un jeu n’était pas courant. De nombreuses maisons de disques ne comprennent pas Burcombe, lorsqu’il les approche. Grâce à Sony Music, ce dernier parvient toutefois à montrer une démo de WipeOut à Phil et Paul Hartnoll, d’Orbital, à Londres. Le courant passe. Et ces derniers leur lâchent P.E.T.R.O.L. un morceau qu’ils gardaient sous le coude. Un jeu d’un autre monde vient de naître.

Orbital, Leftfield et les Chemical Brothers mis en avant sur la campagne publicitaire de WipEout. Du jamais vu dans un jeu vidéo.
Orbital, Leftfield et les Chemical Brothers mis en avant sur la campagne publicitaire de WipEout. Du jamais vu dans un jeu vidéo. © Psygnosis/Sony

Une rave dans ta PlayStation

Vitesse subliminale, comportement novateur des vaisseaux dans les virages, esthétique de rupture des Designers Republic (auteur de pochettes d’albums chez Warp pour Autechre, Aphex Twin...) ... le premier WipeOut se vit comme un trip total dopé par les 11 titres de sa B.O. Cette dernière rassemble surtout des skuds electro de Cold Storage, compositeur attitré du jeu qui a notamment œuvré sur les Lemmings et Shadow of the Beast. Seuls, les Chemical Brothers, Orbital et Leftfield y figurent parmi les invités de marque. Mais WipEout 2097, sa suite castera un plus grand nombre d’hôtes extérieurs parmi lesquels, Underworld, les Prodigy et Future Sound of London dont le We Have Explosives restera à jamais gravé sur ce circuit :

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" J’ai découvert les Chemical Brothers grâce à WipEout ! A partir ce moment-là, utiliser des morceaux licenciés dans des jeux de course est presque devenu une convention. Si bien que les amateurs de vitesse étaient déçus quand il n’y en avait pas " note Charles Bardin, le cocréateur d’A Musical Story et d’After Bit, émission web de référence sur les musiques de jeux vidéo. " Mais en dehors des jeux de course, de danse et de sport comme FIFA il y a peu de musiques licenciées dans le jeu vidéo. Mettre une chanson entière, un morceau punk par exemple, dans un jeu d’aventure comme un zelda-like exigera qu’elle puisse fonctionner en boucle. Avec au final, des fade out et des fade in un peu bizarres. L’autre raison relève du budget. Un compositeur de jeu vidéo sait faire pas mal de choses par nature. Prendre un groupe et payer un ingé son, ça coute vite cher. Donc les studios vont préférer une seule personne qui fera toute la B.O. ".

WipEout a ouvert les oreilles des gamers à la big beat et montré la voie aux B.O. licenciées de jeux vidéo
WipEout a ouvert les oreilles des gamers à la big beat et montré la voie aux B.O. licenciées de jeux vidéo © Psygnosis/Sony

Manette en mains, à force de tourner en boucle pour réaliser le meilleur temps possible sur WipEout, les gamers finissent par imprimer dans leur cerveaux sa playlist alors underground. Choisir un morceau fétiche plutôt qu’un autre aide à améliorer son chrono sur piste. David Rose, le designer des aéroglisseurs futuristes de WipEout précisait d’ailleurs, il y a deux ans, que son acharnement musical découlait d’une expérience similaire, vécue sur Super Mario Kart.

"Après environ 20 tentatives infructueuses de boucler un de ses championnats avec la musique du jeu, j’ai remplacé ces dernières par un morceau culte d’Age of Love " soulignait le créateur dans une interview à Gaming Bible. " J’ai finalement battu ce jeu grâce à la musique que j'écoutais. Ce fut une vraie épiphanie. ". Il faut dire que l’effet de la musique sur notre manière de jouer est bien réel. En 2011, des recherches menées par Alexander Wharton et Karen Collins concluaient ainsi que la possibilité de remplacer la B.O. d’un jeu par ses propres playlists influençait les tactiques de gameplay, les niveaux d’anxiété, le degré d’immersion et l’implication émotionnelle des gamers ...

Avec Tony, tu vas manger du punk !

Les bande-originales électro des huit volets principaux de la saga WipEout ont sans doute poussé Gran Turismo (lui aussi édité par Sony) à dupliquer cette recette, en 1997, dans un mode plus rock. Garbage, Ash, Feeder et les Manic Street Preachers (remixés par les Chemical Brothers !), accompagnaient les gamers pilotant des voitures au comportement physique hallucinant. Fear Factory, Filter, Hole, Beck, les Cardigans, les Dandy Warhols, … le second opus du real driving simulator enfonce le clou. La série de Polyphony Digital - aujourd’hui nettement moins bien mise en musique - a sans doute aidé ces groupes à vendre des CD. Mais Tony Hawk’s Pro Skater en 1999 détient la palme de l’influence la plus marquante dans ce domaine.

Pour de nombreux artistes musicaux, le premier contact avec les Dead Kennedys et les Suicidal Tendencies est passé par Tony Hawk
Pour de nombreux artistes musicaux, le premier contact avec les Dead Kennedys et les Suicidal Tendencies est passé par Tony Hawk © Activision/Neversoft

Premier jeu de l’histoire du gaming à réellement retranscrire la culture skate et ses sensations, ce dernier se dresse comme un repère culturel chez de nombreux ex kids/ados des 2000’s devenus des artistes musicaux accomplis. Ses 7 millions de copies écoulées (dix fois plus que prévu par Activision) ont joué aux caisses de résonnance inespérée pour les 14 groupes punk, hardcore et metal de sa tracklist. Un chiffre loin d’être anodin à une époque où seules la radio, MTV et la presse papier se profilaient comme des rites de passages, en matière de découvertes musicales.

Qui a oublié les tricks impossibles du premier Tony Hawk sur PlayStation ?
Qui a oublié les tricks impossibles du premier Tony Hawk sur PlayStation ? © Activision/Neversoft

Les Suicidal Tendencies, les Vandals et les Dead Kennedys y croisaient Goldfinger (que le jeu a propulsé) et Suicidal Machines. Sans oublier Unsane et Primus. Si bien qu’aujourd’hui encore, des hommages crépitent ça et là, à l’image de cette compilation de 18 reprises en l’honneur de sa B.O. licenciée :

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" La bande originale du premier Tony Hawk’s Pro Skater comptait à peine 14 titres, surtout punk rock. Face à Spotify qui propose à la fois tout et rien, c’était à mon sens beaucoup mieux pour découvrir de la musique. A force d’écouter cette tracklist en boucle, certains morceaux finissaient par te coller à la peau. " se souvient Casimir Liberski, 34 ans, pianiste compositeur adepte de jazz et de jeu vidéo qui travaille sur un projet d’adaptions jazz des musiques de Zelda. " Je pense notamment à Jerry Was A Car Race Driver de Primus. Après avoir joué au premier volet, j’ai finalement acheté en magasin Give Me Convenience or Give Me Death, une compilation des Dead Kennedy’s qui comprenait Police Truck, un morceau phare de Tony Hawk. ". Vingt ans après sa sortie originelle en 1979, cet hymne punk rock US a donc connu une seconde jeunesse par la grâce de Tony Hawk’s Pro Skater. Exactement comme Kate Bush et Metallica via Stranger Things.

Sans le premier Tony Hawk’s Pro Skater, Casimir Liberski, alors ado, n'aurait (probablement) jamais acheté "Give Me Convenience or Give Me Death", une compilation des Dead Kennedy’s qui comprenait Police Truck, morceau emblématique de la série.
Sans le premier Tony Hawk’s Pro Skater, Casimir Liberski, alors ado, n'aurait (probablement) jamais acheté "Give Me Convenience or Give Me Death", une compilation des Dead Kennedy’s qui comprenait Police Truck, morceau emblématique de la série. © Alexander Popelier

Au-delà de Casimir Liberski (le fiston de Stéphane), on retiendra également que la présence de ce single dans le jeu de Neversoft a également initié Elise Okusami, aka Oceanator sur scène, au punk rock. L’artiste basée à Brooklyn, a d’ailleurs récemment réédité sa reprise de Police Truck pour venir en aide à un fond d’aide d’urgence dédié au COVID-19. Entre pop-punk, post-hardcore et grunge, la chanteuse (en concert au Bota ce 4 mai) retrace d’ailleurs les moments clefs de sa vie via les divers épisodes du jeu dans une éclairante interview à  NPR (National Public Radio).

Elise Okusami, aka Oceanator sur scène a grandi musicalement avec Tony Hawk’s Pro Skater. Si bien qu'elle participati à une compilation en son hommage récemment.
Elise Okusami, aka Oceanator sur scène a grandi musicalement avec Tony Hawk’s Pro Skater. Si bien qu'elle participati à une compilation en son hommage récemment. © Polyvinyl Record Company

À l’heure où le pop punk signe son retour, on notera aussi que le skater fétiche de l’Amérique des années 2000 - qui a choisi les titres du premier volet de son jeu - a vu son influence musicale s’étendre  dans le temps et dans les genres. Epinglée pour son habile mélange de soul, de surf rock et de garage, St. Panther (Daniela Bojorges-Giraldo dans le civil) cite ainsi la sélection punk, grunge, hardcore, rap et hip-hop de Tony Hawk’s Project 8 en 2006 comme une référence majeure de son cheminement musical adolescent. Plus près de chez nous enfin, Joachim Liebens de The Haunted Youth déclarait récemment dans une interview récente sur notre site qu’il a découvert des styles musicaux via la bande-son de Tony Hawk. " Je manipulais la manette en écoutant des titres des Red Hot Chili Peppers ou de Motörhead. Ce jeu vidéo m’a permis de comprendre ce que j’aimais dans la musique ".

Le second épisode ce de dossier sur les bande-originales licenciées de jeu vidéo se penchera, ce jeudi 26 janvier, sur l’importance des stations radios de Grand Theft Auto : Vice City. Sorti en 2002, ce pastiche de Miami Vice et de Scarface alignait alors le sound track le plus ambitieux jamais vu, tout média confondu. De quoi remettre en scelle des années 80 qui avaient alors mauvaise réputation...

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