Ces images de chiots forcés d’inhaler de la fumée de cigarettes sont trompeuses

Un chiot beagle inhale des substances lors d’une étude.

© Source inconnue

29 nov. 2021 à 18:19Temps de lecture8 min
Par Grégoire Ryckmans

Un visuel choc montrant des chiots forcés d’inhaler de la fumée de cigarette circule abondamment sur Instagram. Le montage photo est accompagné d’un texte visant à dénoncer les tests de cigarettes sur les animaux. Le collage d’images est trompeur : les photos ne sont pas actuelles et elles sont sorties de leurs contextes. Cependant, même si plusieurs pays n’ont pas d’interdiction absolue de tester des produits de l’industrie du tabac sur des animaux, les études sur des Beagles (ou d’autres races de chiens) sont probablement très rares dans l’UE mais possibles sur d’autres animaux, comme les souris.

Une publication Instagram a recueilli plus de 2,8 millions de "likes" et suscité des dizaines de milliers de commentaires sur le réseau social de l’entreprise "Meta" (ex Facebook) ces dernières semaines. Le visuel met en scène deux images de chiots de la race Beagle dont les voies respiratoires sont entravées par des masques, eux-mêmes reliés à des tubes. Au-dessus de celles-ci, l’image d’une machine sur lesquelles sont fixées des cigarettes en train de se consumer suggère que les chiots sont exposés de force aux fumées de tabac.


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Le montage est accompagné d’un texte en anglais dénonçant les tests de cigarettes sur les animaux.

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Le texte indique en introduction : "Saviez-vous que les cigarettes sont encore testées sur des animaux innocents ? Le tabac de presque toutes les marques est testé sur des animaux : chats, chiens, hamsters, cochons indiens, lapins et singes car ces pauvres animaux sont forcés de fumer entre 6 et 10 heures par jour, parfois 5 à 7 jours par semaine !".

Le visuel suggérant que des chiots sont exposés à la fumée de cigarette est un montage de trois photos différentes. Les deux du dessous avec les chiots masqués pourraient avoir été prises dans le même contexte car les masques du chiot à droite ainsi que celui du chiot isolé se ressemblent fortement. La troisième, en haut, qui suggère que c’est du tabac qui est inhalé par les Beagles est un ajout.

Aucune source et aucune date de publications des images ne sont mentionnées en commentaire ou dans le copyright afin d’en retrouver le contexte. Alors, d’où proviennent-elles réellement ?

Des images non sourcées et détournées de leurs contextes

Des outils de recherche inversée pour des images permettent souvent de remonter à la source de celles-ci. Différents utilisateurs d’Instagram ont d’ailleurs retrouvé de nombreuses traces de publications reprenant les photos des chiots masqués, strictement identiques à celles utilisées dans le bas du visuel.

La photo dans laquelle n’apparait qu’un seul Beagle a été retrouvée sur le site de défense des animaux "Anima Naturalis" par un site de fact checking chilien, Fast Check CL. La publication de l’article illustré par la photo du chiot, identique à celle utilisée en bas à gauche dans la publication Instagram, remonte à 2005. Nos confrères de la VRT ont pu remonter à des images similaires publiées en 2001 par une organisation argentine de défense des animaux "Enfoque Animal".

Concernant l’autre photo, dans laquelle apparaissent d’autres jeunes chiens (en bas à droite dans le montage) des traces de son apparition remontent également à l’année 2005.

En utilisant le moteur de recherche inversés d’images Tineye, et en classant les résultats pointant vers des images similaires par date la plus ancienne, l’outil retrouve des résultats dans des publications datant de 2009.

L’un des liens renvoie vers un article publié en février 2009 par "South Wales Anarchists" relatant la condamnation par la justice de plusieurs activistes de défense des animaux du SHAC (Stop Huntingdon Animal Cruelty, ou en français "Stop à la cruauté contre les animaux à Huntingdon") pour "conspiration et chantage" contre le Huntingdon Life Sciences (HLS).

Cette entreprise basée au Royaume-Uni est spécialisée dans les tests sur les animaux de laboratoire. Elle a été fondée en 1952 à Huntingdon en Angleterre et effectue chaque année environ 75.000 tests sur différents animaux. Le HLS a fusionné avec d’autres laboratoires en 2015 pour devenir Envigo.


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Le lien vers le blog des "South Wales Anarchists" n’étant plus actif, l’outil "Wayback Machine" permet de retrouver cette publication telle qu’elle apparaissait, le 13 février 2009 sur le Web. L’image, qui illustre l’article publié est exactement la même que celle utilisée dans la publication Instagram. Elle est sourcée : "Inside Huntingdon Life Sciences 2005".

En recherchant sur Google : "Inside Huntingdon Life Sciences 2005", on retrouve bien un lien vers un rapport de plusieurs pages datée de 2005 et dénonçant de la maltraitance animal au sein du laboratoire. Dans ce rapport du SHAC, apparait la photo en bas à gauche du montage. Le rapport sur ce laboratoire controversé, fait bien mention de tests d’inhalation de médicaments et de mauvais traitements sur les animaux mais pas de liens avec l’industrie du tabac.

Enfin, la trace de la photo qui se trouve en haut du montage peut être retrouvée en utilisant l’outil de recherche inversés d’images de Faky, la plateforme de lutte contre la désinformation de la RTBF. En chargeant le montage photo dans l’interface, 63 résultats sont référencés.

Parmi les liens renvoyant vers des domaines non référencés par le Décodex du Monde, un lien pointe vers un album du portail web de partage de photos Flickr.

Yesmoke : "CERULEAN SM410 – Cigarette Smoking Machine at Yesmoke Laboratory"
Yesmoke : "CERULEAN SM410 – Cigarette Smoking Machine at Yesmoke Laboratory" © Capture d’écran Flickr

Cet album qui répertorie 90 photos contient une photo de la "machine à fumer des cigarettes du laboratoire Yesmoke". En cliquant sur l’image en question, la correspondance avec la photo utilisée dans le montage publié sur Instagram est évidente. La publication est datée du 1er août 2007 et a été prise en Italie. Yesmoke est un laboratoire qui teste la qualité des produits du tabac. La machine en question teste le taux de combustion des cigarettes et n’a absolument aucun rapport avec l’expérimentation animale.

C’est quoi Karmagawa ?

Après l’analyse des images, retour sur la source de la publication sur Instagram : le compte Karmagawa. Le message a également été partagé sur leur compte Twitter.

Karmagawa est une organisation caritative créée par Timothy Skyes, un millionnaire américain autodidacte qui a fait fortune en négociant des "penny stocks", des actions dont le cours reste très faible (généralement en dessous d’un dollar) et qui se négocient sur les places boursières et en dehors de celles-ci. Skyes enseigne aujourd’hui l’achat et la vente de "penny stocks" sur son site web et a fondé Karmagawa, une boutique de vêtements en ligne, qui déclare reverser 100% de ses recettes à des œuvres caritatives, dont des associations dédiées à la défense du bien-être animal.

Le nom Karmagawa signifierait, selon le site de l’organisation : "créer son propre destin". "Le karma est le résultat des actions d’une personne, ou son destin, et un bon karma est obtenu par des pensées/actions positives. "Gawa" signifie "faire ou créer" dans la langue tagalog des Philippines".

Ainsi, KarmaGawa signifierait que "plus vous donnez aux autres, plus vous recevez… tout est lié". Il est également indiqué sur la page FAQ : "Notre communauté caritative a pour but d’inspirer et d’encourager les gens à s’engager dans l’éducation, à repousser leurs limites, à se lancer des défis, à vivre avec un objectif et à donner aux autres pour un maximum de positivité !".

La publication du compte Karmagawa indique également qu’il s’agit d’un "repost" d’une publication Instagram de l’association de défense des droits des animaux "Animal LiberAction". Cependant la publication n’apparaît plus sur la page du compte de l’association.

Un député européen se saisit de la thématique

Quelques jours après la publication de Karmagawa, l’eurodéputé français Raphaël Glucksmann annonce sur Instagram avoir été interpellé sur ce qu’il dénonce comme étant une "barbarie". Sa publication reprenant le même visuel est "aimé" par plus de 115.000 utilisateurs.

Le lendemain, il publie une mise au point avec des premiers éléments de réponse concernant les accusations d’expérimentation du tabac sur les animaux.

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Il y explique que le montage ne semble pas actuel et que "les Beagles étant très utilisés dans l’expérimentation animale, la photo peut correspondre à des tests de toxicologie et de pesticides". Il indique également avoir écrit à la Commission européenne pour avoir des éclaircissements de celle-ci sur les expériences menées sur des animaux en vue de développer des produits du tabac dans l’Union européenne et si elle envisageait d’instaurer "une interdiction générale des expériences sur animaux en vue de développement de produits du tabac".

En effet, comme le rappellent Raphaël Glucksmann et l’organisation de défense des droits des animaux PETA, interrogée par Euronews, la directive 2010/63/UE n’interdit pas formellement ces tests. Il n’y a donc pas d’interdiction à l’échelle de l’UE mais les tests d’inhalation impliquant le tabac sur les animaux sont interdits dans plusieurs pays comme l’Estonie, l’Allemagne et la Slovaquie mais aussi la Belgique, depuis 2008.

"Malheureusement, tant que les expérimentateurs remplissent les bons documents, il y a très peu de limites à ce qui peut être fait aux animaux dans les laboratoires. Ainsi, en vertu de la directive européenne 2010/63/UE, les expériences impliquant le développement et le test de produits du tabac peuvent être autorisées dans certaines circonstances", dénonce PETA.

Aucune preuve que des études récentes sur le tabac utilisant des chiens aient été menées récemment dans l’UE

Les tests de produits cosmétiques sur les animaux ont été interdits dans l’UE en 2013, et PETA espère que les tests sur le tabac suivront bientôt : "Il n’y a aucune obligation de tester les produits du tabac sur les animaux au sein de l’UE et en tant que tel, rien n’empêche l’UE d’interdire l’utilisation d’animaux pour tester les produits du tabac. En fait, il existe des options pertinentes et disponibles pour (des expérimentations sur) l’homme pour les chercheurs qui souhaitent plus d’informations sur les effets du tabagisme", estime l’organisation.

Bien que l’expérimentation animale n’est plus requise par la loi pour les produits du tabac aux États-Unis, comme dans l’UE il n’y a pas d’interdiction pure et simple, rappelle Euronews. Par ailleurs, PETA estime que chaque année "deux millions d’animaux sont utilisés dans le monde pour des tests de toxicité par inhalation". Cependant, cette pratique est maintenant généralement réalisée à l’aide de souris.

Interrogés par le média européen, pour savoir s’ils étaient au courant de cas récents impliquant spécifiquement des Beagles, PETA affirme qu’elle "n’est au courant d’aucune étude récente utilisant des chiens dans des expériences d’inhalation de cigarettes, en particulier pour le développement de produits du tabac, ce qui est interdit dans certains pays".

Un visuel trompeur pour un combat bien réel

Les expérimentations de produit du tabac sur des chiens sont interdits dans plusieurs pays et rien n’indique que des Beagles aient récemment été utilisés pour inhaler de la fumée produit par des cigarettes dans des laboratoires en Europe. Si de tels tests sont menés, ils le sont d’ailleurs principalement sur des souris. En Belgique, les expériences sur tous les animaux en vue du développement de produits du tabac sont interdites.

Le visuel de la publication est trompeur car il suggère que des chiots sont actuellement forcés d’inhaler de la fumée de cigarettes dans le cadre d’expérimentation de l’industrie du tabac. Plusieurs associations dont PETA et le député européen Raphaël Glucksmann militent pour une interdiction de ces pratiques sur les animaux en général, dont les rongeurs qui sont davantage concernés que les Beagles.


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Bien qu’il ait été démontré par certains "instagrameurs" dans les commentaires de la publication que le montage était trompeur, celle-ci n’a fait l’objet d’aucune mesure par le réseau social et elle se trouve toujours actuellement en ligne. Cependant, les commentaires ont depuis été désactivés sur ce "post" ainsi que sur les dernières publications Instagram de l’organisation Karmagawa.

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