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Ces compositeurs à l'assaut du nouveau monde

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30 nov. 2022 à 12:30Temps de lecture6 min
Par Anne Hermant

A l'occasion du Music Chapel Festival à Flagey, dont le concert d'ouverture sera retransmis ce mercredi 30 novembre à 20h sur Musiq3, Anne Hermant vous propose de revenir en musiques sur de grandes carrières américaines de compositeurs. 

Dès le milieu du XIXe siècle, les musiciens européens sont attirés par le Nouveau Monde. Travailler en Amérique ou y faire une tournée permet aux musiciens de découvrir une société différente et des lieux nouveaux, de confirmer et d’élargir une notoriété internationale, de rencontrer d’autres publics, et bien sûr – last but not least – de bénéficier des conditions financières exceptionnelles qu’offre ce grand pays riche et prospère.

Souvenir d'Amérique avec Henri Vieuxtemps

Né à Verviers en 1920, enfant prodige, notre compatriote Henri Vieuxtemps fait des débuts très remarqués à Paris. À l’âge de 23 ans, il se rend en Amérique une première fois, pour une tournée en demi-teinte. Quinze ans plus tard, il traverse de nouveau l’Atlantique, et cette fois, la tournée est un succès. Enfin, à 50 ans, sa troisième tournée américaine l’emmène à travers tout le pays où il donne plus de 100 concerts ! C’est durant son premier séjour aux États-Unis, en 1843, que Vieuxtemps composera Souvenir d’Amérique, une série de variations basées sur la chanson populaire Yankee Doodle. Virtuose, brillante, amusante, imaginative, cette pièce de salon, que le violoniste-compositeur jouait souvent en bis, est devenue instantanément un des morceaux favoris du public américain.

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La marche solennelle de Piotr Ilitch Tchaïkovski

Le saviez-vous ? En 1891, Tchaïkovski fait un voyage jusqu’aux États-Unis. Il a été invité à diriger lui-même l’une de ses œuvres – la Marche solennelle du couronnement – pour le concert d’inauguration du Carnegie Hall, la mythique salle new-yorkaise. Tchaïkovski est accueilli comme une star : pour diriger cinq minutes et apparaitre en public durant le festival de la semaine d'inauguration, on lui offre l’équivalent d'une année complète de salaire pour un chef d'orchestre à l'époque !

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Antonin Dvořák vers le nouveau monde

Tchaïkovski et Dvořák se connaissaient et s’estimaient beaucoup. Lors de leur première rencontre, en 1888, ils s’échangèrent des partitions de leurs propres œuvres avec des dédicaces très amicales. Quelques années plus tard, on proposa à Dvořák la direction du Conservatoire de New York. Il hésita beaucoup à quitter sa Bohème natale, mais quand il découvrit que le salaire offert était 25 fois plus élevé que celui qu'il percevait à Prague, il s’embarqua avec sa famille sur le premier bateau ! Il occupa le poste de Directeur du Conservatoire de 1892 à 1895. En 1893, on joue sa Symphonie du Nouveau-Monde à Carnegie Hall : c’est un triomphe ! Dans sa nouvelle patrie, Dvořák composera également, American Flag – une cantate, pour le 400e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb – et une Suite Américaine. Quant à son Douzième Quatuor dit "Américain", Dvořák l’a écrit durant l’été passé à Spillville, une petite ville peuplée par une importante communauté d’immigrants tchèques. Dans cette œuvre, il assimile la nostalgie de ses racines tchèques aux impressions vécues lors de son séjour américain.

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La première symphonie de Gustav Mahler

Lorsque Gustav Mahler arrive à New York pour la première fois, à l’âge de 47 ans, il jouit d’une renommée internationale en tant que chef d’opéra. Il signe tout d’abord un contrat avec le Metropolitan Opera. Pour diriger des représentations pendant trois mois par an, on lui assure un salaire équivalent à plus de cinq fois son ancien salaire annuel à Vienne : ça ne se refuse pas ! Après deux saisons, il quitte l’opéra pour prendre la tête du New York Philharmonic, qu’il marquera durablement de son empreinte. C’est à la tête de cet orchestre qu’il va présenter sa Première Symphonie "Titan", au Carnegie Hall. C’est là aussi qu’il donnera son dernier concert, le 21 février 1911, déjà malade et très affaibli. Après plusieurs semaines, Mahler, dont l’état s’est encore aggravé, décide pourtant de rejoindre l’Europe, accompagné de sa femme Alma. À l’époque, les antibiotiques n’existaient pas encore : quelques semaines plus tard, Mahler décède d’une infection bactériologique, à Vienne. Il avait 50 ans.

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De la Russie aux Etats-Unis

En 1909, à 36 ans, Sergueï Rachmaninov entame sa première tournée aux États-Unis, où il obtient un immense succès grâce à son Troisième concerto, composé spécialement pour l’occasion. Il le jouera notamment avec le New York Philharmonic sous la baguette de… Gustav Malher. Quelle affiche !

Huit ans plus tard, le retour de Rachmaninov en Amérique se fait dans un contexte totalement différent : la révolution russe de 1917 le force à quitter définitivement son pays natal. Parti avec ses mains pour seul capital – comme lui dira un de ses amis avant son exil – il va devoir entamer une nouvelle vie, à 44 ans. C'est à cette époque qu'il écrit un petit Prélude (opus posthume 1917), empreint de nostalgie, prélude à son départ douloureux. Rachmaninov mourra aux États-Unis en 1943, après avoir obtenu la nationalité américaine

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Amériques, une symphonie d'Edgar Varèse

Le cas d’Edgar Varèse est tout à fait particulier. Né à Paris en 1883, il décide de se consacrer totalement à la musique après avoir obtenu son diplôme d'ingénieur de l'École polytechnique de Turin. Il se forme à Paris, à la Schola Cantorum et au Conservatoire, avec d'Indy, Roussel et Widor, puis à Berlin, où il rencontre Richard Strauss et Busoni.

Mais, en rupture avec l'héritage musical du XIXe siècle, il abandonne très rapidement les méthodes classiques de composition, le système tempéré et les instruments de musique traditionnels, pour travailler "la matière sonore elle-même". En 1915, Varèse, âgé de de 32 ans, déçu par les moyens offerts aux compositeurs en France, décide d'émigrer à New York. C'est à cette époque qu’il commence à travailler à son œuvre Amériques, qui ne sera créée que dix ans plus tard, en 1926. La première est saluée par des sifflets et des huées.

‘’Symphonie pour voiture de pompiers et marteaux piqueurs" lira-t-on dans la presse. De plus, le titre de l’œuvre sera une source de malentendu, le public croyant à un hommage à l'Amérique. À ce malentendu, Varèse répondra qu'il ne considérait pas ce titre "comme descriptif d'un endroit géographique, mais plutôt comme symbolique des découvertes de nouveaux mondes sur la Terre, dans l'espace ou, encore, dans l'esprit des hommes". Comme dans beaucoup de ses œuvres, on y entend le bruit des sirènes, véritable signature sonore du compositeur.

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Le blues de Maurice Ravel

On a peine à le croire, mais l’œuvre suivante date de la même époque qu’Amériques ! La Sonate pour violon et piano de Maurice Ravel fut en effet créée en 1927. Le second mouvement, Blues, traduit le goût du musicien pour la musique américaine, qui se confirma lors de son séjour aux États-Unis l’année suivante. Pendant cette tournée qui eut beaucoup de succès, Ravel se produisit comme pianiste, dirigea des orchestres, donna des interviews et des conférences sur la musique contemporaine. À New York, il rencontra le jeune George Gershwin, avec lequel il fréquenta les clubs de jazz de Harlem. Ravel voyait dans le jazz une source d’inspiration pour les musiciens américains et l’exprima ainsi : "Vous, les Américains, prenez le jazz trop à la légère. Vous semblez y voir une musique de peu de valeur, vulgaire, éphémère. Alors qu'à mes yeux, c'est lui qui donnera naissance à la musique nationale des États-Unis".

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Fuir le nazisme

Si, comme nous l’avons vu, un certain nombre de musiciens ont traversé l’Atlantique par choix, pour y développer leur carrière, beaucoup rejoindront les États-Unis contraints et forcés par la montée du nazisme en Europe. C’est le cas de Béla Bartók, qui avait pris très tôt des positions contre le régime hongrois rallié aux Nazis. Dans son testament, il va même jusqu’à exiger qu’aucune rue, qu’aucun parc ou monument public ne porte son nom, et ce, dans un quelconque pays, tant qu’il en subsistera au nom d’Hitler ou de Mussolini...

Aux États-Unis, Bartók retrouve son ami le violoniste Joseph Szigeti, exilé comme lui. Szigeti avait rencontré le clarinettiste de jazz Benny Goodman, et c’est pour ces deux musiciens que Bartók compose Contrastes. La première version comprend seulement deux danses, puis Bartók rajoutera un mouvement lent médian. La première de la version en trois mouvements eut lieu en avril 1940 avec le trio – et quel trio ! –  Goodman, Szigeti et Bartók au piano. Il en existe un enregistrement historique daté de la même année.

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Né en Autriche en 1897, Erich Korngold est un enfant prodige et commence une carrière fulgurante. À peine âgé de 30 ans, il est, dans les pays germanophones, le compositeur viennois le plus joué après Richard Strauss. Mais, comme bon nombre de ses amis juifs, il décide de quitter l’Autriche devant la montée du nazisme. Dès 1936, il s’installe à Hollywood, et commence une deuxième carrière comme compositeur de musique de film pour la firme Warner, et gagne plusieurs Oscars. Malgré ses succès américains, il tente de reprendre pied en Europe après la guerre, mais ne réussit pas à y renouer avec ses anciens succès, ce qui l’amena finalement à retourner en Amérique. C’est là qu’il composera en 1953 sa dernière œuvre, Straussiana. Depuis les années 1920, il avait déjà écrit de nombreux arrangements sur les opérettes de Johann Strauss. Mais, après avoir vécu la guerre et l’exil, il est très probable que Korngold, avec cet hommage renouvelé à Strauss, ait voulu exprimer ses souvenirs de temps meilleurs et la nostalgie de sa ville natale de Vienne.

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