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Dans quel monde on vit

Cécile Coulon : " On change d’année comme on déménage : les pièces étaient drôlement faites et distribuées, en 2020 "

19 déc. 2020 à 09:30Temps de lecture2 min
Par Cécile Coulon

J’ai longtemps pensé que j’écrivais des poèmes parce que je n’étais pas assez drôle pour faire de la vanne et pas assez triste pour faire de la chanson française.

Maintenant, je crois que j’écris des poèmes pour dire les choses exactement comme j’ai envie de les dire parce que cela me donne l’immense liberté - et toutes les responsabilités qui vont avec - de me couler dans ma phrase comme un serpent dans une rivière, ou du beurre dans le chocolat fondu. L’immense liberté du langage qui ne ressemble qu’à soi-même.

Les vœux pour la nouvelle année me gênent : c’est un peu dire à quelqu’un qu’on aime j’espère que tout se passera bien pour toi car si ça ne va pas je n’aurais pas le temps pour ces choses-là.

Me retourner sur l’année qui termine me donne la sensation de me trouver sur le seuil d’une maison que j’ai habitée sans vraiment la connaître.

Dans cette maison il y a une cuisine où j’ai passé beaucoup de temps à essayer d’apprendre, pendant deux mois de confinement.

Après cela, j’ai su me faire cuire un œuf sans faire cuire la poêle. Il y a aussi, à côté du lit, des piles de livres lus et relus, ou je le suis plongée comme dans un oreiller chaud et profond pour échapper au monde réel tout en oubliant que le monde réel nous retrouve à chaque nouvelle page.

Dans cette chambre il y a aussi les dessins accrochés au-dessus du bureau qui ne sont pas des dessins d’enfants mais des cartes postales et des tableaux de gens pour qui le langage passe par une couleur ou un pinceau. Dans cette maison de 2020 il y a le canapé moelleux de la météo, chaude et douce, humide parfois mais ni rêche ni froide, le grand plafond blanc et éclatant qu’on regarde du dessous sans pouvoir grimper dessus, il y a, dans cette maison, des pièces fermées à clés et les clés sont dans la maison suivante, celle de 2021. On comprendra ce qu’il y avait derrière une fois qu’on aura quitté les lieux.

On change d’année comme on déménage : les pièces étaient drôlement faites et distribuées, en 2020 : il y avait des espaces larges et lumineux où on passait du temps en pensant que toute la vie serait là, dans ce soleil contre les vitres, et soudain il fallait quitter la pièce et rester dans celle au bout du couloir, où tout est sombre et étroit, où le manque d’argent pousse à économiser, tout, l’électricité, l’eau, la nourriture, tout cela en se répétant qu’on en a de la chance, d’avoir au moins ce toit sur la tête quand d’autres ont pour toit le plafond immense et froid du ciel.

À présent, nous nous tenons sur le seuil de notre nouvelle maison : un pied dans la porte, nous ne savons pas encore ce qui nous attend à l’intérieur.

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