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Les Grenades

Ce que les femmes doivent savoir avant de choisir la personne qui va les opérer

Ce que les femmes doivent savoir avant de choisir la personne qui va les opérer
18 janv. 2022 à 15:406 min
Par Claudia de Castro Caldeirinha, une chronique pour Les Grenades

Les soins médicaux – qui, par essence, consistent à maintenir les personnes en vie et en bonne santé – devraient, bien sûr, être exempts de préjugés sexistes. Malheureusement, ce n'est pas le cas.

Une importante étude sur la santé a été récemment publiée : une équipe médicale canadienne a analysé les données de 1,3 million de patient·es sur plus de 10 ans. Les conclusions sont à peine croyables : les femmes ont 32 % plus de risques de mourir et 15 % plus de risques de subir de graves complications selon qu’elles soient opérées par un homme au lieu d’une femme et ceci au 21ème siècle dans un pays développé, le Canada, souvent connu pour ses politiques d'égalité et d'inclusion. C'est trop énorme !

"Préoccupant"

L'une des principales co-autrices de cette recherche révolutionnaire est le Dr Angela Jerath, professeure agrégée et épidémiologiste clinique à l'Université de Toronto. Pour la première fois, la corrélation entre le sexe du patient·e, le sexe de son chirurgien·ne et les résultats de la chirurgie a été analysée.

C'est préoccupant car il ne devrait y avoir aucune différence de sexe dans les résultats des patients quel que soit le sexe du chirurgien

L’étude couvrait sur une large palette de chirurgies : de l’arthroplastie de la hanche et du genou, à l'ablation d'un appendice ou de la vésicule biliaire en passant par des opérations plus compliquées telles qu'un pontage cardiaque, une réparation d'anévrisme ou une chirurgie cérébrale.

La recherche a constaté que les patients opérés avaient les mêmes résultats, que leur chirurgien soit un homme ou une femme. Mais pour les patientes les résultats sont troublants. "Au niveau macro, les résultats sont bouleversants : lorsqu'une femme chirurgienne opère, les résultats pour les patients sont généralement meilleurs, en particulier pour les femmes, même après ajustement en fonction des différences d'état de santé chronique, d'âge et d'autres facteurs, lorsqu'elles subissent les mêmes procédures”, déclare le Dr Jerath, ajoutant: "Cette différence de traitement a des conséquences médicales réelles pour les patientes et se manifeste par plus de complications, de réadmissions à l'hôpital et de décès chez les femmes que chez les hommes. (…) (C'est) préoccupant car il ne devrait y avoir aucune différence de sexe dans les résultats des patients quel que soit le sexe du chirurgien".

Ces résultats soulèvent des questions importantes sur la manière dont les "préjugés sexuels implicites" pourraient amener les chirurgiens à discriminer les femmes, sur les différences d'empathie socialement construites, sur les styles de communication ou sur l’aptitude à créer des bonnes relations interpersonnelles (par exemple, les patientes peuvent se sentir plus à l'aise pour parler à une chirurgienne avant l'opération et lui faire confiance, y compris sur les mesures qu'elles doivent prendre pour améliorer leurs chances de bon résultat), etc.

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Et en Europe ?

Pendant que le Canada digère ces résultats, que fait l’Europe ? Ici nous avons commencé à étudier la question, mais avons encore besoin de plus de recherches de grande ampleur pour comprendre la réalité des différents États membres, dans les différents domaines de la santé, et faire des corrélations similaires à celles faites au Canada.

Trois choses sont claires : (1) si nous comparons le Canada à la plupart des pays de l'UE en termes de politiques et de programmes d'égalité des sexes, nous pouvons nous attendre à dévoiler des chiffres similaires, voire pires, en Europe ; (2) nous ne voyons encore que la pointe d'un gigantesque "iceberg" de discrimination qui se produit dans tous les domaines de la santé ; (3) La sous-représentation des femmes en chirurgie nuit à la santé des femmes. Nous avons donc besoin de créer une culture académique/institutionnelle inclusive où plus de femmes peuvent devenir chirurgiennes, et avoir accès aux niveaux de leadership de façon égalitaire. Pour cela, nous avons besoin de politiques adaptées, de formations sur les préjugés, mais aussi plus de mentorat, de responsabilisation et d’initiatives de réseautage ciblées. Il est essentiel que les institutions médicales et les professionnels travaillent activement pour éliminer les préjugés sexistes dans les diagnostics médicaux, ainsi que dans la recherche, les pratiques et les protocoles de traitement.

Préjugés

Saviez-vous, par exemple, que, encore aujourd’hui, les soins des femmes sont souvent basés sur ce qui est considéré comme la "personne standard" : un homme jeune de race blanche ? Dans le passé, la plupart des études médicales excluaient les participantes afin d'éliminer la possibilité que les hormones sexuelles féminines influencent les résultats !

Bien évidemment, cela conduit à des préjugés systématiques dans la conception des tests et des essais cliniques, l'approbation réglementaire et l'utilisation clinique des médicaments, thérapies, implants et prothèses (cœur, hanche, appareil dentaire, etc.). Alors que les recherches en cours commencent à amener plus de connaissances dans ce domaine, le déséquilibre existe toujours. La femme reste donc plutôt invisible dans la recherche médicale…

Jusqu'au XXe siècle, l'étude et la pratique de la médecine étaient majoritairement dominées par les hommes. Bien que ce ne soit plus le cas, le sexisme systémique est cependant toujours bien vivant au sein de la médecine, selon un rapport de 2019 de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le manque de formations spécifiques et de sensibilisation ainsi que les préjugés sexistes (Selon les Nations Unies, 90% de la population mondiale a une forme de préjugé sexiste à l'égard des femmes) continuent d’alimenter ce cycle d'incompréhension entre médecins et patientes. Non seulement les symptômes d'une femme ne correspondent pas toujours à la "norme médicale" basée sur l’homme-standard, mais les attentes de la société dictent également qu'une femme doit être accommodante et tolérante. Par exemple, un refus catégorique d’un diagnostic apparemment erroné peut être considéré comme de l’assertivité chez les hommes, mais probablement perçu comme de l'hystérie chez les femmes.

Malgré une prise en charge bienveillante, des recherches montrent que trop de médecins pensent encore que les symptômes d'une femme sont "surtout dans sa tête". Ils peuvent attribuer ses plaintes à des maladies psychosomatique estimant que la femme ne peut pas contrôler ses émotions et n'effectuent pas d’autres tests.

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Vivre "avec"

Cette mise en doute des symptômes peut alors amener la patiente à remettre en question sa perception et à "apprendre à vivre avec" ou, à tout le moins, à la forcer à contacter un autre praticien. L'un ou l'autre de ces scénarios contribue à retarder la pose d’un diagnostic correct. Dans certains cas, ce retard peut faire la différence entre la vie et la mort. Cette attitude médicale discriminatoire est une forme de "gaslighting" (un phénomène dans lequel quelqu'un, consciemment ou inconsciemment, vous manipule pour vous faire sentir que vous ne pouvez pas ou ne devriez pas vous faire confiance, à vous-même, à vos souvenirs, vos sentiments, votre intuition ou vos sensations) et est conçue pour subtilement invalider le ressenti des patientes.

Pour cette raison, les femmes doivent insister plus longtemps et plus fort pour obtenir un diagnostic médical correct. Elles sont généralement diagnostiquées 2,5 ans plus tard qu’un homme pour un cancer et 4,5 ans plus tard pour un diabète.

Et ce ne sont pas des cas isolés : au total, les femmes sont diagnostiquées plus tard que les hommes dans plus de 700 maladies, comme les maladies immunitaires, hormonales, la démence ou les maladies cardiaques. Une étude datant de 2018 avait déjà révélé que les femmes présentant une crise cardiaque étaient plus susceptibles de mourir lorsqu'un médecin de sexe masculin les traitait, par rapport à une femme médecin. Les femmes reçoivent également moins d'analgésiques (et moins d'analgésiques efficaces), plus de prescriptions d'antidépresseurs et plus d'aiguillages vers des services de santé mentale, même quand cela n’est pas nécessaire. La marginalisation des symptômes ressentis par les femmes les expose donc à un énorme risque !

Bref, soyez vigilantes : si jamais vous quittez le cabinet de votre médecin en ayant l'impression que vos inquiétudes ont été rejetées, pas écoutées ou pas prises au sérieux, obtenez un deuxième ou un troisième avis. Continuez à poser des questions jusqu'à ce que les réponses commencent à avoir un sens pour vous !

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Claudia de Castro Caldeirinha est conseillère en leadership, diversité et inclusion, et égalité des genres. Elle est aussi auteure, conférencière TEDx, formatrice, facilitatrice et coach exécutive. Elle est membre fondatrice du programme européen Master-Mind pour les femmes leaders.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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