Caterpillar: "Le problème n'est pas le coût du travail mais le coût du capital"

L'union sacrée à laquelle a appelé le MR ne s'étend visiblement pas jusqu'à l'extrême gauche. Tant Pierre-Yves Jeholet que Raoul Hedebouw l'ont clairement illustré sur le plateau du débat de ce dimanche.
04 sept. 2016 à 12:58 - mise à jour 04 sept. 2016 à 13:21Temps de lecture6 min
Par Julien Vlassenbroek

Après le drame social et économique que représente la décision de la direction du groupe Caterpillar de fermer le site de Gosselies, Cédric Loriaux, journaliste RTBF à Charleroi, et Sacha Daout ont invité plusieurs personnalités politiques à débattre du sujet en présence d’un représentant des travailleurs.

Un débat sans esclandre mais où les antagonismes n’ont pas été complètement gommés par les appels à "l’union sacrée" politique autour du sujet. Loin de là.

Ainsi, Pierre-Yves Jeholet, chef de groupe MR au Parlement wallon, estime-t-il que dans ce dossier "il y a des responsabilités partagées, probablement politiques, peut-être syndicales" tout en appelant "à l’union sacrée (car) le temps n’est pas aux polémiques".

Edition spéciale Caterpillar: le débat politique du dimanche 4/09/2016

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Rembourser toutes les aides publiques reçues durant les cinq dernières années

Un appel visiblement moyennement bien reçu par Jean-Marc Nollet . "Il ne faut pas déresponsabiliser les partis traditionnels. En 2012, mon collègue Gilkinet (député fédéral Ecolo, ndlr) avait proposé que dans un texte de loi, on fixe l’obligation pour des entreprises, type Caterpillar, de rembourser toutes les aides publiques reçues durant les cinq dernières années si elles décidaient de fermer. Si aujourd’hui cette proposition de loi avait été votée, Caterpillar aurait dû réfléchir différemment parce qu’ils auraient dû rembourser les intérêts notionnels mais aussi les réductions pour cotisations sociales", a fait valoir le chef de groupe Ecolo au Parlement wallon.

Le trésor public récupérerait alors des "dizaines de millions d’euros", "ce qui permettrait d’alimenter le plan social mais aussi de donner un avenir au site de Gosselies", estime l’ancien ministre wallon de l’Energie.

Une proposition à laquelle souscrit Eliane Tillieux (PS) qui rappelle qu’il existe des propositions socialistes pour sanctionner les entreprises, en particulier multinationales, qui au lieu de se focaliser sur la pérennité de l’activité focalisent sur la rentabilité pour les actionnaires. "Faire des bénéfices, c’est normal quand on investit mais faire toujours plus d’année en année, est-ce un modèle viable?", interroge la ministre wallonne de l’Emploi.

Si l’on suit les propositions du PTB, demain on n’aura plus d’entreprises

"Attention aux grands discours aussi. Si l’on suit les propositions du PTB, demain on n’aura plus d’entreprises, plus de patrons et plus de travailleurs ", a ensuite ajouté Pierre-Yves Jeholet clarifiant rapidement le fait que l’extrême gauche n’était pas la bienvenue dans l’union sacrée à laquelle il venait d’appeler. L’élu MR a continué à plaider les avantages des intérêts notionnels et renvoyé les autorités wallonnes à leurs responsabilités concernant le coût de l’énergie.

Dans le sillage d'une intervention du patron de la Sonaca, l'élu libéral est en effet revenu sur deux aspects du problème selon lui: "Tout d’abord les coûts salariaux et là il y a des mesures fédérales qui sont prises pour réduire le coût du travail, mais également la facture énergétique. Et ensuite la facture énergétique wallonne: elle est terriblement élevée pour les citoyens mais aussi pour les entreprises et pas seulement les multinationales mais également les PME. Ce sont deux aspects sur lesquels, il faut continuer à travailler. On doit faire en sorte de continuer à prendre des mesures au niveau fédéral et au niveau régional, et l’union sacrée appelée au niveau politique, elle va dans ce sens-là. Vous savez, il n’y en a qu’un qui a une baguette magique, c’est Monsieur Hedebouw".

Raoul Hedebouw, plutôt à l’aise dans ce rôle du seul contre tous, s'est indigné de ces propos. "C’est vraiment le comble du cynisme! Les travailleurs de Caterpillar ont accepté ces trois dernières années de travailler de manière obligatoire le samedi, de faire des heures supplémentaires, des réductions de salaire… Et la leçon politique qui serait donnée de la fermeture de Caterpillar serait que les travailleurs ne sont pas compétitifs? Je n’accepte pas ce type de démagogie. Le problème de Caterpillar, c’est la politique du groupe qui a décidé d’augmenter les dividendes continuellement depuis 22 ans. Pourquoi le politique parle-t-il toujours du coût du travail et jamais du coût du capital?", a-t-il lancé à la cantonade.

D'après le parlementaire d'extrême gauche, politiquement "on a été plus que naïf" dans cette histoire, puisque, selon lui, "on a accompagné ce processus de délocalisation".

"C’est la faillite de la politique économique de nos gouvernements qui est basée sur la conviction que donner des aides va créer de l’emploi. Cela fait 25 ans qu’on bassine les travailleurs en leur disant que le problème est le coût du travail, que le problème est trop de flexibilité, que le problème est qu’ils ne donnent pas assez, alors qu’on le voit dans ce dossier, le problème n’est pas le coût du travail mais le coût du capital: il y a 1,4 milliard d’euros qui ont quitté cette entreprise sous forme de dividendes l’année passée, de l’argent qui quitte l’entreprise pour uniquement aller rémunérer les actionnaires", a martelé le porte-parole du PTB.

Une saisie exceptionnelle sur les outils de Caterpillar pour mettre la pression

Ce dernier a appelé à ne pas accepter le fait accompli imposé par la direction américaine du groupe et proposé une mesure radicale.

"Il faut aujourd’hui continuer le combat contre la multinationale américaine et comment? En mettant la pression sur Caterpillar : je propose aujourd’hui concrètement que le monde politique fasse une saisie exceptionnelle sur les outils de Caterpillar pour mettre une pression sur les négociations. Les travailleurs ont besoin d’une négociation ferme par rapport à Caterpillar et le monde politique doit les aider", a-t-il lancé sur le plateau.

Une aberration pour Pierre-Yves Jeholet. Pour lui, des réquisitions, c'est "non". "Il faut penser au signal que l’on donne au monde de l’entreprise", précise-t-il avant d’attaquer le PTB sur le fait que si le parti marxiste-léniniste veut prendre des responsabilités politiques, il ferait mieux de veiller à ce que ses deux élus régionaux soient plus présents au Parlement wallon.

Jean-Marc Nollet, moins vindicatif, a rappelé que "dans l’accord de gouvernement fédéral, il y a des prévisions pour revoir à la baisse voire faire disparaître les garanties de la procédure Renault qui permet pourtant de négocier sans délai". Or, revenir sur cette disposition retirerait au politique les moyens nécessaires pour faire pression sur les grands groupes internationaux.

Parmi ces moyens de pressions, Jean-Marc Nollet estime qu’une éventuelle saisie est une piste envisageable.

Et du côté du PS, est-on favorable à une mesure aussi radicale? "La question n’est pas aujourd’hui sur la table des gouvernements", a répondu Eliane Tillieux, refusant de répondre par ‘oui’ ou par ‘non’ à cette question. "La question aujourd’hui sur la table c’est de trouver les manières de réduire l’impact social mais également l’impact au niveau de l’activité : n’est-il pas possible de trouver une reprise pour poursuivre éventuellement un pan de l’activité ?", a recadré la ministre.

Une réquisition est juridiquement impossible, c’est du pur populisme

L’échevin carolo (cdH) des Travaux publics, Eric Goffart, a un point de vue plus tranché encore puisqu’il estime que cela n’a pas de sens d’aborder le sujet. En effet, précise-t-il, "juridiquement, c’est absolument impossible (de réquisitionner), donc c’est du pur populisme de faire de telles propositions", a-t-il lancé en direction de Raoul Hedebouw. L’élu centriste a assuré que la ville de Charleroi s’investirait totalement, dans le cadre d’une union politique dépassant les clivages entre partis, pour à la fois "absorber le choc au plan social" mais aussi "réfléchir à ce que l’on va pouvoir faire sur ce site, comment le valoriser, comment y créer de l’emploi".

"Il y a des perspectives", affirme-t-il car les travailleurs qui seront laissés sur le carreau ont évolué dans un cadre où les exigences étaient très hautes et les formations fréquentes. "Ces travailleurs sont excellents", résume Eric Goffart qui y voit là un atout maître dans la future reconversion des milliers de personnes qui vont se retrouver sans emploi.