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"Carmen" de Bizet : une mise en scène 'refroidie' de Dmitri Tcherniakov qui met en valeur la chaleur de la musique.

"Carmen"  de Bizet : une mise en scène 'refroidie' de Dmitri Tcherniakov qui met en valeur la chaleur de la musique.
05 juil. 2017 à 19:29 - mise à jour 07 juil. 2017 à 14:183 min
Par Christian Jade

Dans sa brève introduction le metteur en scène russe avoue avoir " toujours du mal à être convaincu par les situations dans lesquelles cette histoire veut me propulser.. .Toutes ces fameuses places ensoleillées de Séville, ces toréadors, ces contrebandiers, ces manufactures de tabac ont désormais des allures de curiosités touristiques. Ces habaneras et l’arrestation de cette bohémienne démoniaque par un soldat sont devenues des poncifs assez mièvres…L’histoire de notre bohémienne est devenue un mythe…qui a perdu de son naturel ". Voilà donc le diagnostic. Un " mythe " devrait être " naturel " ? Première nouvelle. Suffit me semble-t-il ‘d’habiller’ le mythe pour qu’il s’incarne autrement.

Docteur Tcherniakov pose alors un postulat (mythique ?) sur notre époque : " nos contemporains (sont) émotionnellement désabusés…remplis de désespoir et d’ironie … (enclins) à rester dans une zone sécurisée …(pour) éviter la noyade émotionnelle. Et il met en scène un groupe de ces ‘touristes’ désabusés qui, pour tromper leur ennui dans un immense hall d’hôtel vont ‘jouer à jouer’ Carmen, à parodier l’intrigue. Un narrateur, ombre du metteur en scène, va donc répartir les rôles, le chœur de soldats va défiler comme des gosses dans une cour de récréation et les rôles principaux vont petit à petit s’affirmer dans le groupe. On tombe donc dans un nouveau cliché, vieux comme le théâtre : le théâtre dans le théâtre, l’opéra dans l’opéra, la distanciation (brechtienne ou pas) là où Peter Brook avait refait et épuré une " tragédie de Carmen ". Mais pourquoi pas,  après tout, mettre à distance le folklore ? J’ai souri un bon moment des prises de rôle " improvisées " des protagonistes, admiré l’habileté à disperser le chœur dans ces grands fauteuils de hall d’hôtel au lieu de les aligner en masse. Cette douce ironie fonctionne jusqu’au moment où on se rend compte que le " concept " ne tient pas la distance ; qu’on commence à s’ennuyer parce que si " jouer avec les codes " fait partie de notre métier de critique (et d’abord de spectateur !) trop tirer sur la ficelle fatigue et devient un mythe de plus, de moins en moins opératoire. Alors on cherche son salut non dans ce qu’on voit, répétitif et sans grande invention, mais dans  ce qu’on entend : et là on retrouve un énorme bonheur.  La transformation des personnages en "pantins" sans grand intérêt nous oblige à ‘écouter’ et ces chanteurs et cette partition orchestrale qu’on découvre, riche d’intentions qu’on ne saisit pas toujours quand le ‘visuel’ nous emporte. Le mérite en revient d’abord à " l’impérial " chef d’orchestre espagnol Pablo Heras-Casado à la tête d’un remarquable Orchestre de Paris qui obéit à toutes les impulsions vigoureuses et précises du chef. Un chef  qui  met aussi en valeur chacun de ses merveilleux solistes, soutenant avec élégance de remarquables chanteurs. Alors oui Heras-Casado fait ce qu’il propose dans le programme : " faire de Carmen une découverte " .Une partition dépouillée de toute emphase ‘romanticole’,  dégraissée de ses éventuels trémolos et qui sonne étonnamment juste, ’moderne’. Pas du tout ‘désabusée’ mais tonique en diable ou en diablesse à l’image de la Carmen de Stéphanie d’Oustrac qui brûle les planches, toute  en élégance racée et élève sa prestation à la hauteur des plus grandes voix du rôle. Don José dont le metteur en scène fait, justement, le centre de l’intrigue est incarné par l’Américain Michael Fabiano avec une justesse expressive et une voix ferme, à l’aise même dans le final " pathétique ", proche du kitch. Oui, Tcheniakov est un remarquable directeur d’acteurs/chanteurs  même si son " concept ", pour moi, s’épuise en cours de route. Et le reste de la distribution, dont l’Escamillo de Michael Todd Simpson ou la Michaela d’Elsa Dreisig est à l’unisson. Un  délicieux chœur d’enfants des Bouches du Rhône et le remarquable chœur Aedes complètent ce parfait bonheur musical à peine dérangé par une mise en scène conceptuelle. Une standing ovation à la première souligne la force de cette musique, indestructible.

"Carmen" de Bizet, mise en scène de Dmitri Tcherniakov, au Festival d’Aix-en-Provence jusqu’au 20 juillet

Coproduit par le Grand Théâtre de Luxembourg.

 A voir sur Arte le jeudi 6 juillet à 20H50 puis ARTE+7

Christian Jade(RTBF.be)

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