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Canons belges vendus à l’Arabie saoudite : l’enquête d’Amnesty sur le mystérieux centre de formation installé en France

En 2015, John Cockerill rénove les quartiers militaires de Commercy : ils deviennent son campus pour les militaires saoudiens qui piloteront ses tourelles de blindés.

© Ketounette

06 juil. 2020 à 15:52Temps de lecture4 min
Par D.F.

La vente de tourelles de blindé à l’Arabie saoudite par l’entreprise liégeoise CMI, rebaptisée John Cockerill, suscite de nouvelles interrogations. Les autorités françaises se sont montrées très généreuses envers l’entreprise belge pour qu’elle installe son centre de formation pour les militaires saoudiens dans la région de Nancy. Mais les retombées économiques espérées pas cette région déshéritée ne sont pas au rendez-vous. En revanche, l’armement belge est bien utilisé dans une des plus sales guerres en cours, celle menée par l’Arabie saoudite au Yémen.

La section française d’Amnesty International a mené cette enquête sur la collaboration étroite entre le fabricant d’armes belge John Cockerill (ex-CMI) et l’Etat français. La journaliste Audrey Lebel raconte qu’à l’origine de cette synergie, il y a une amitié de 25 ans, celle qui unit Bernard Serrin, PDG du groupe John Cockerill, et Gérard Longuet, élu LR de la Meuse, détenteur de nombreux mandats locaux en Lorraine et ancien ministre français de la Défense.

L’amitié entre le patron et le ministre

Gérard Longuet est à la tête de la Défense en 2011, lorsque son ami lui demande si la France dispose d’un un site d’entraînement et de formation pour les militaires saoudiens en passe d’acheter ses tourelles de char. Un site, la Lorraine en a un à proposer : l’ancien terrain militaire du 8e Régiment d’Artillerie de Commercy, à moins de 100 km de la frontière belge. " Le deal c’était, il rénove, il rachète le bâtiment pour en faire son centre de formation et, en contrepartie, l’armée de terre lui concède l’utilisation des terrains de manœuvre dans des conditions limitées, précises, financières ", explique Gérard Longuet à Audrey Lebel.

John Cockerill sera accueilli à bras et à portefeuille ouverts dans cette région à la recherche d’investisseurs. Selon l’enquête d’Amnesty, les autorités locales et nationales ont accordé plus de deux millions d’euros d’argent public à l’entreprise belge. Gérard Longuet deviendra peu après membre du Conseil d’administration de John Cockerill et la cheffe de projet du département sera engagée comme directrice générale du campus Cockerill à Commercy.

Le contrat du siècle : 700 tourelles-canon

Entre-temps, CMI a signé son contrat du siècle : un marché de 4,5 milliards d’euros pour fournir, durant dix ans, 700 tourelles-canons, moyen et gros calibre, à l’armée saoudienne. Les tourelles équiperont 928 véhicules blindés légers canadiens. Le contrat prévoit la formation des militaires saoudiens à l’utilisation des nouveaux canons belges. Ce sera donc à Commercy que s’établira le centre de formation de tireurs de canon et de mécaniciens de tourelles. Un simulateur sera spécialement conçu pour assurer cette initiation.

Quelques mois plus tard, en mars 2015, l’Arabie saoudite constitue une coalition d’Etats pour attaquer les rebelles houthis, des chiites yéménites, qui ont conquis une grande part du territoire du Yémen. L’intervention saoudienne au Yémen sera largement dénoncée par les organisations humanitaires et les Nations unies en raison des nombreuses victimes civiles qu’elle provoque. Cette guerre engendre une catastrophe humanitaire majeure qui perdure jusqu’aujourd’hui.

Quand la France vend des Rafale, c’est pour transformer les gens en charbon de bois

L’année passée, une enquête menée de front par plusieurs médias démontrait l’utilisation d’armes belges dans la guerre au Yémen. Elle démontait l’argument donné par la Région wallonne, selon lequel les armes belges ne servaient qu’à la défense saoudienne et ne quitteraient pas le pays. Interrogé par Audrey Lebel, Gérard Longuet ne se laisse pas démonter : " Je sais que des armes seront vendues et je préfère que des ouvriers français et belges puissent travailler. Quand la France vend des Rafale, en Inde, ce n’est pas pour le défilé du 14 juillet local, c’est pour transformer les gens en charbon de bois ".

L’ancien président du conseil régional de Lorraine Jean-Pierre Masseret ne s’émeut pas plus de la responsabilité franco-belge dans le drame qui se déroule à des milliers de kilomètres de chez lui : " Que ce soit des Saoudiens, des Chinois, on a vendu, y’a un marché, c’est bien. Quand on vend des armes à des pays, ce n’est pas pour faire mumuse. Un dossier traité comme les autres ". L’argument économique et de l’emploi est utilisé de la même manière par la Région wallonne et les syndicats : si ce n’est pas nous, d’autres fourniront ces armes.

Des promesses non-tenues

De leur côté, les organisations de défense des droits humains dénoncent sans relâche la complicité belge dans le drame qui se déroule au Yémen. En juin 2019, le Conseil d’Etat décide d’annuler une série de licences d’exportation octroyées à la FN Herstal et à CMI, faute notamment d’un examen minutieux de la question des droits fondamentaux au royaume wahhabite. Ces procédures n’auront bientôt plus d’objet. John Cockerill a décidé de délocaliser la production : les tourelles seront à l’avenir fabriquées sur place, en Arabie saoudite.

Et le centre de formation de Commercy, pendant ce temps ? Les élus locaux qui salivaient devant de juteuses retombées économiques déchantent : pour le maire de Commercy, l’entreprise belge n’a pas tenu ses promesses de faire travailler les entreprises locales. Les commerçants avaient d’ailleurs vite compris qu’ils ne devaient rien attendre : le "campus Cockerill" est totalement autonome, avec ses restaurants, salles de musculation, salles de détente… On n’a vu à Commercy aucun militaire, ni Saoudien ni autre. Gérard Longuet assure d’ailleurs qu’il n’y a pas de Saoudiens sur le site. L’entreprise a refusé de commenter le fonctionnement de son campus.

Des investissements publics pour des retombées locales impalpables sur fond de catastrophe humanitaire dans la péninsule arabique, voilà le bilan provisoire de l’implantation de John Cockerill dans la Meuse française.