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Canardo : 23. Mort sur le lac

canardo
12 avr. 2015 à 10:193 min
Par Jacques Schraûwen

Canardo est de ces personnages qui appartiennent à l’histoire de la bande dessinée. Et même si (n’en déplaise à certain chroniqueur qui ne l’a pas remarqué !!!), ce n’est plus Sokal, son créateur, qui le dessine, cet anti-héros de la BD reste, d’album en album, merveilleusement provocateur, politiquement incorrect ! Et cette " mort sur le lac ", caricaturant Wallonie et Luxembourg, est véritablement réjouissant, à tous les niveaux !

canardo
canardo sokal

C’est depuis 1979 que Canardo, flic privé ayant perdu toutes ses illusions, promène, dans un univers animalier aux couleurs exclusivement humaines, sa dégaine à la Chandler, ses réflexions désespérées, ses rencontres sans avenir. Benoît Sokal, son créateur, à l’époque fabuleuse du magazine " A Suivre ", a fait de ce personnage improbable un des piliers de la bande dessinée franco-belge devenant adulte. Et son graphisme, détournant bien avant Blacksad (mais après Calvo) les règles de la bd animalière, n’y est pas pour rien, lui qui, dès le départ, a réussi à mêler aux ambiances sombres et désespérantes des envolées parfois lyriques et lumineuses. Il y a une vraie " marque de fabrique ", c’est évident, dans cette série, un véritable univers propre à Sokal. Un univers dans lequel s’est plongé, s’est immergé même, Pascal Regnauld, depuis de longues années déjà…

canardo
canardo sokal

Sokal est toujours aux commandes du scénario des aventures de son personnage fétiche. Et dans ce vingt-troisième opus, il s’en donne à cœur joie ! Canardo est engagé par une jeune femme amnésique qui a été recueillie par des pêcheurs d’anguilles, et qui veut savoir qui elle est. Et tout cela se passe le long du Lac Belga, frontière naturelle entre le riche duché du Belgambourg et le pauvre pays de Wallonie. Une Wallonie d’où s’enfuient de plus en plus de " chômeuses wallonnes pauvres et efflanquées qui traversent clandestinement le lac Belga sur des embarcations de fortune après avoir donné leurs maigres économies à des passeurs sans foi ni loi ! " Et c’est dans ce monde-là que Canardo va devoir s’enfoncer pour aller au bout de son enquête : une enquête qui va le conduire dans un univers glauque où la mort et l’esclavagisme sexuel font excellent ménage…

Dans cette histoire, on retrouve, bien évidemment, tout le talent " scénographique " de Sokal. Et, encore plus que dans ses albums précédents peut-être, un plaisir à faire vivre des personnages qui n’ont strictement rien de recommandable, dans un environnement totalement politiquement incorrect. Et le résultat, c’est un album qui réjouira tous ceux qui aiment les auteurs capables de s’éloigner des chemins tout tracés de la création !

canardo
canardo sokal

Benoît Sokal, d’ailleurs, a décidé il y a longtemps déjà, d’être, dans l’univers de l’image, un touche-à-tout : il continue, certes, à écrire les scénarios de Canardo, il s’aventure dans d’autres expériences typiquement bd, comme le superbe "Kraa"… Mais il est aussi actif dans le monde des jeux vidéo, de l’animation numérique.

Toutes les activités qui sont les siennes pourraient apparaître parfois comme contradictoires. Mais il n’en est rien, que du contraire, puisque, dans tous les cas, dans tous les compartiments de la carrière de Sokal, ce qui prime tient en une seule réalité, un seul et formidable talent : raconter des histoires en images. Et cette variété dans ses vérités créatrices est un atout supplémentaire quand il se replonge dans ce qui a été ses premières amours : les errances de la bd…

Je me souviens d’avoir acheté, il y a bien longtemps, les toutes premières enquêtes de Canardo, éditées par un petit éditeur-libraire de la rue de Namur, à Bruxelles. Et ce dont je garde mémoire, c’est du plaisir que j’ai eu, à l’époque, à découvrir un personnage qui ne ressemblait en rien à tous ceux qu’on pouvait rencontrer dans les magazines de l’époque. Et ce plaisir, depuis, ne s’est jamais estompé, loin de là ! Canardo est de ces " héros " qui, au fil du temps, prennent de plus en plus de poids : le poids de l’intelligence, le poids d’un regard critique sur la société qui est nôtre, le poids d’un véritable talent qui n’arrête jamais de s’affirmer et de surprendre !

 

Jacques Schraûwen

Canardo : 23. Mort sur le lac (dessin : Pascal Regnauld – scénario : Benoît et Hugo Sokal – éditeur : Casterman)

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