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"C'est une intifada endémique d'une population palestinienne sans perspective"

Un jeune Palestinien lance une pierre en direction d'un véhicule des forces israéliennes, à Naplouse, en Cisjordanie occupée.
06 oct. 2015 à 10:15 - mise à jour 06 oct. 2015 à 10:15Temps de lecture3 min
Par Daniel Fontaine

Les incidents se succèdent à Jérusalem et en Cisjordanie occupée ces derniers jours. Plusieurs Israéliens ont été assassinés par des Palestiniens et plusieurs Palestiniens abattus par les forces de sécurité israéliennes, que ce soient les auteurs présumés d'attaques ou des manifestants qui les défiaient. Pour mieux comprendre la nature de cette nouvelle éruption de violence dans une région sous tension permanente, nous avons interrogé Marius Schattner, historien vivant à Jérusalem et ancien correspondant de l'Agence France Presse (AFP).

Certains parlent d'une atmosphère de troisième intifada, en référence aux soulèvements palestiniens de 1987 et 2000. Qu'en pensez-vous, vous qui observez les événements dans la région depuis longtemps?

La terminologie n'est pas tellement importante. La première intifada a été un grand soulèvement populaire. La deuxième intifada est un mouvement beaucoup plus islamiste, qui avait été marqué par des attentats-suicides meurtriers. Il y avait, à l'époque, une volonté très nette de Yasser Arafat (le leader de l'Organisation de Libération de la Palestine, ndlr) d'un usage de la force, qu'il n'avait d'ailleurs pas pu maîtriser, compte-tenu de l'impasse des négociations de paix.

Aujourd'hui, nous sommes dans une situation très différente. Il n'y a pas de grandes manifestations. Il n'y a pas d'attentats très meurtriers, même si c'est toujours terrible que des gens soient tués, comme ce couple qui a été assassiné. Mais cela n'a pas l'ampleur des attentats-suicides dans les autobus qui faisaient chaque fois 15, 20 morts ou plus.

J'appellerais ça une intifada endémique, parce que vous avez une situation sans aucune perspective de paix, avec des provocations sur l'esplanade des Mosquées/mont du Temple, des deux côtés, mais beaucoup du côté israélien. Vous avez aussi une population palestinienne complètement désorientée, qui n'a plus du tout foi dans sa direction, dans Mahmoud Abbas. Donc, vous avez tous les ingrédients d'un pourrissement.

En même temps, il n'y a pas une mobilisation globale du côté palestinien, mais il y a une sorte de maladie endémique, avec des poussées de fièvre puis des baisses. C'est tout de même un phénomène extrêmement préoccupant. On peut l'appeler troisième intifada. Je crois que le terme est un peu abusif, mais ça ne change rien sur le fond.

Percevez-vous une animosité qui va croissant entre juifs et arabes ?

Oui, c'est vrai. Mais quand on dit qu'une animosité va croissant, ça donne l'impression qu'avant elle n'existait pas. Il y a une tendance à enjoliver le passé.

Pendant les deux premières intifadas, il y avait énormément d'animosité. Il y a un modus vivendi très tendu, mais, pour diverses raisons, cette hostilité n'éclate pas. Mais cette animosité existe, c'est évident.

Une fois de plus, la tension s'est cristallisée autour de l'esplanade des Mosquées, avec la volonté de certains juifs d'aller y prier ouvertement. C'est un éternel recommencement?

On avait effectivement des groupes, comme les Fidèles du mont du Temple, qui ont joué un rôle désastreux dans le passé. La différence, et elle est importante, c'est qu'aujourd'hui des représentants de groupes d'extrême-droite religieuse sont au gouvernement. Ce ne sont pas ces groupes qui dictent la politique du gouvernement en ce qui concerne le mont du Temple. Mais nous avons des ministres qui prennent des positions qui étaient auparavant celles d'une fraction de de l'extrême-droite.

En fait, le Premier ministre a donné des assurances à la Jordanie en ce qui concerne le maintien du statu quo sur l'esplanade des Mosquées/le mont du Temple. (La Jordanie est reconnue comme gardienne de l'esplanade des Mosquées, où les visiteurs juifs ou chrétiens ont le droit de se rendre, mais pas d'organiser des prières, ndlr).

Grosso modo, ce statu quo est respecté. Mais effectivement, on peut comprendre les peurs qu'il y a dans la population palestinienne et le jeu que jouent certains groupes islamistes radicaux. Mais je ne crois pas que ce soit la raison fondamentale des troubles. La raison fondamentale, c'est qu'il y a une population qui est occupée depuis des décennies et qui n'a aucune perspective.