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Coronavirus

Face à la quatrième vague du coronavirus, l'épuisement du personnel soignant: "Je me réveillais la nuit en hurlant"

Hôpitaux / Hausse inquiétante des cas de burn-out

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05 déc. 2021 à 21:04 - mise à jour 06 déc. 2021 à 12:588 min
Par Martin Caulier

Avec plus de 800 patients Covid aux soins intensifs, le personnel soignant est sous tensions dans nos hôpitaux. Après deux ans d’épidémie, beaucoup sont à bout de souffle.

Il n’y a pas de chiffres officiels mais selon certaines fédérations d’infirmiers, l’absentéisme de longue durée toucherait 30% du personnel dans le pays. Et certains membres des équipes soignantes en viennent même à quitter la profession.

C’est notamment le cas de Thomas Persoons. Il est infirmier urgentiste. Marqué par les deux premières vagues, cet infirmier urgentiste a décidé de quitter sa place au sein des soins intensifs et dans les services d’urgence après 18 ans de carrière. "On se bat réellement pour chaque patient que l’on a devant soi", explique-t-il. "Le problème, c’est que ça n’arrêtait pas. C’était non-stop. J’ai commencé à avoir des troubles du sommeil, des cauchemars. Ma femme me disait même que je me réveillais la nuit en hurlant."

Il poursuit : "Je me rappelle un matin, je devais prendre la route et puis je n’ai pas su démarrer. Je suis resté au volant. Je me rappelle que ma femme est sortie de la maison et elle m’a dit : 'Ecoute n’y vas pas, là tu es en train de te faire plus de mal qu’autre chose. Il ne faut plus que tu y ailles. Ce n’est plus possible.' Il a fallu peut-être son accord pour que je me dise que j’étais à bout et que j’avais donné tout ce que je pouvais à ce moment-là."

Un impact sur la vie professionnelle et la sécurité des patients

En plus des troubles dans sa vie personnelle, la situation a aussi impacté sa vie professionnelle. Un impact qui aurait pu mettre la vie de ses patients en danger : "J’avais aussi des troubles de la concentration, ce qui aux soins intensifs est un très gros problème car dans ces cas-là, on peut payer une erreur d’inattention cash par le décès d’un patient. Ça a été vraiment quelque chose qui m’a fait me rendre compte qu’il fallait que je lève le pied et que je ne pouvais plus continuer comme ça".


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L’expérience de Thomas n’est pas un cas isolé. Diana Meyer travaille en soins intensifs depuis 9 ans et pour elle aussi, le Covid a laissé des traces.

"C’est vrai que je suis passé par toutes les émotions. De la tristesse, la colère parfois même jusqu’à la haine et puis l’abattement. D’ailleurs mon premier mois où j’ai arrêté, rien qu’une mini-vaisselle m’envoyait au lit pour 3, 4 heures. Je dormais jour et nuit quasiment pendant un mois." C’est d’abord son entourage qui lui fait remarquer que quelque chose ne va pas : "C’est d’abord mon entourage qui m’a mise en garde. Ils se rendaient compte que je n’avais plus des réactions qui me correspondaient. Ce n’était pas moi en fait."

Je ramenais beaucoup ces émotions-là à la maison

Pour Diana, ce qui est difficile à l’époque, c’est de mettre des mots sur cet épuisement professionnel. "Je sentais que j’étais mal mais je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce que je ressentais. C’était des émotions qui étaient à l’intérieur de moi et qui, pour moi, ne pouvaient pas jaillir dans mon travail. Finalement, ces émotions jaillissaient dès que je passais la porte de l’hôpital."

Ici aussi, la situation dans les salles de soins a impacté la vie privée de la jeune femme : "Il y a eu un déséquilibre privé et professionnel. Je ramenais beaucoup ces émotions-là à la maison. Je n’arrivais pas à me créer un sas qui permette de laisser ce que je vivais au boulot sur mon lieu de travail."

Du personnel de plus en plus fatigué

Ce déséquilibre vécu par Thomas et Diana pousse certains soignants à prendre du recul. Un phénomène qui semble prendre de l’ampleur comme le démontre Jérôme Tack, président de la Siz-Nursing, la Fédération des infirmiers des soins intensifs : "Après la première vague, une étude avait montré que 68% du personnel aux soins intensif était à risque de burn-out. Malheureusement, pas grand-chose a changé depuis. Entre les vagues, nous sommes toujours à flux tendu parce qu’il faut rattraper le retard des patients qui ont vu leur prise en charge retardée par la période du Covid. De ce fait, cela fait maintenant deux ans que nos services sont surchargés et que le personnel est de plus en plus fatigué."

Des lits fermés par manque de personnel

Et cette fatigue est constatée sur le terrain. À l’hôpital Erasme par exemple, le personnel est encore présent en suffisance mais avec l’augmentation des cas Covid, quatre lits ont dû être supprimés pour garantir le nombre d’infirmiers nécessaires par patients. Chantal Van Cutsem est directrice du département infirmier de l’hôpital Erasme. Elle a sous sa responsabilité 1300 infirmiers et infirmières dans l’ensemble des services de l’hôpital. Pour elle, l’alourdissement de la charge de travail touche tous les services" et pas uniquement les services d’urgences et de soins intensifs. "Les séjours sont limités à leurs plus simples besoins avec des remontées dans les unités de soins de patients qui demandent encore beaucoup de surveillance et donc un alourdissement de la charge de travail dans unités de chirurgie et de médecine."


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"Avant la crise et la pandémie, on avait déjà remarqué que la charge de travail était extrêmement élevée. Pour une charge de travail normale, nous n’étions pas suffisamment nombreux", relate Yves Maetens, infirmier-chef des services de soins intensifs et des urgences de l’hôpital Erasme. "La crise du coronavirus est ensuite arrivée et elle n’a fait qu’accentuer ce phénomène." précise-t-il.

Colère vis-à-vis du monde politique

Pour les soignants que nous avons rencontrés, le Covid a agi comme une sorte de révélateur. Il a en fait permis de mettre en exergue des problèmes structurels qui existaient déjà avant la pandémie.

Chez certains soignants, il existe une certaine forme d’incompréhension voire de colère vis-à-vis du monde politique. Pour Thomas Persoons, notamment, il y a eu "une grande partie du discours politique qui m’a énormément blessé. Quand on a fait une loi en urgence disant que tout ce que les infirmiers faisaient, finalement n’importe qui pouvait le faire alors qu’un infirmier SIAMU c’est 5 ans d’étude supérieure. C’est un métier extrêmement technique et au-delà des 5 ans d’études supérieures, il faut encore plusieurs années pour commencer à maîtriser la chose. Ce genre de commentaire lâché à la va-vite, ça fait mal." Pour rappel, le 5 novembre 2020, la commission santé votait un texte autorisant "de manière exceptionnellependant la crise Covid-19 que des activités relevant de l’art infirmier puissent être exercées par des personnes non légalement qualifiées à titre temporaire.

La prime covid de 900 euros dont "il reste à peine 300 euros au final", selon Thomas Persoons, ainsi que la déception vis-à-vis du fonds "blouses blanches" sont des éléments qui ont aussi pesé pour Thomas. Pour rappel, le fonds "blouses blanches" est un fonds destiné à soulager le personnel soignant. Dans ce fonds, 354 millions d’euros sont affectés au renforcement de l’emploi du personnel soignant salarié – dont 320 millions pour recruter du personnel salarié à domicile ou à l’hôpital et 35 millions pour renforcer la formation et mettre en place des projets de tutorat. A ceci, s’ajoutent 48 millions d’euros pour améliorer l’emploi du personnel soignant indépendant.

Seulement le problème selon plusieurs professionnels de la santé est qu’il n’y a pas assez d’étudiants qui décident de se lancer dans les études d’infirmiers. Il n’est donc au final pas possible d’engager plus d’infirmiers dans les hôpitaux comme l’explique Jérôme Tack, président de la Fédération des infirmiers des soins intensifs. "Il faut prendre des mesures d’urgence pour que le personnel infirmier encore en activité reste sur place. Il faut arrêter cette fuite des infirmiers. Il faut aussi essayer de remotiver les jeunes à se lancer dans 4 ou 5 ans d’étude selon la spécialisation."

Un manque de reconnaissance

Le blues du personnel de santé est aussi induit par le manque de reconnaissance de la part d’une certaine partie de la population comme l’estime Chantal Van Cutsem, la directrice du département infirmier de l’hôpital Erasme : "De mon point de vue, il y a une vraie perte de sens, un sentiment de ne pas être reconnu, tant dans les unités de soins intensifs que dans les unités de soins classiques. Cela me fait craindre que les tendances que le personnel infirmier à ne pas rester très longtemps dans la profession ne s’accentue".

Pour Chantal Van Cutsem il faut "travailler sur la satisfaction au travail, l’image que l’on peut donner aussi aux étudiants en étant content du travail qu’on fait. Le problème de fond c’est le ratio. Il y a trop peu d’infirmiers/infirmières par patient. C’est cela qui aggrave le sentiment de pénibilité, le sentiment de ne jamais arriver au bout de ce que l’on voudrait faire et finalement d’être dans la technique et puis toute la dimension humaine qui fait la richesse de ce métier et ce qui fait donc qu’on a envie de continuer dans cette voie passe au second plan parce qu’il y a d’autres choses à faire."


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C’est difficile d’avoir l’impression de ne pas être à la hauteur

Pour certains soignants, le burn-out est encore difficilement accepté. Ça a été notamment le cas de Diana Meyer. "C’est difficile d’avoir l’impression de ne pas être à la hauteur. C’est difficile de se demander 'pourquoi moi je ne tiens pas ? Pourquoi est-ce que les autres tiennent ?' Il y a toujours une part de comparaison même si psychologiquement on ne devrait pas se comparer. Mais je l’ai fait. C’est ce qui a fait que j’ai eu du mal à me dire que j’avais besoin d’une pause. Il a fallu que quelqu’un d’extérieur, un professionnel me l’écrive noir sur blanc."

Un suivi psychologique pour aider le personnel

Comment lutter contre cette fuite en avant ? À l’hôpital Saint-Luc, comme dans d’autres hôpitaux, la présence de psychologues dans les services a été renforcée et des groupes de parole ou des suivis individuels sont proposés aux soignants. "Un soignant va toujours être tourné vers le patient, vers l’autre", constate Pauline Chauvier, psychologue clinicienne et psychothérapeute aux cliniques universitaires Saint-Luc. "Ici, nous allons l’inviter, par différents moyens, à prendre soin de soi. J’aime utiliser l’image d’une balance. Tout ce qui est structurel, la charge de travail, le Covid sont un poids et il faut mettre des ressources pour essayer de contrebalancer."

C’est un très beau métier mais qui peut tuer à petit feu

Après plusieurs mois d’arrêt, Diana, elle, entrevoit enfin un retour au travail : "C’est un très beau métier mais qui peut tuer à petit feu. Ce beau métier, c’est aussi difficile de le quitter. Finalement, j’y retourne, bien que cela soit à temps partiel. J’ai envie d’y retourner, de retrouver du sens dans ce métier. Et puis, si je n’y arrive pas, tant pis. Au moins, j’aurai essayé !".

Face à la quatrième vague, les soignants doivent encore tenter de tenir. Un combat, qui au vu du manque de personnel, s’annonce difficile.

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