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BUSSANG 2013 (1). VERDURE, CULTURE ET BELGITUDE AU " THEATRE DU PEUPLE ".COUP DE COEUR

Théâtre du Peuple Bussang
03 août 2013 à 20:25 - mise à jour 03 août 2013 à 20:586 min
Par Christian Jade

" Le Théâtre du Peuple " de Bussang, un lieu mythique du " théâtre populaire " français, fondé en 1895 par un ami de Romain Rolland, Maurice Pottecher dans un coin perdu des Vosges. L’actuel  directeur, Vincent Goethals, propose, cette année,  un " focus belge " avec Michael Delaunoy, directeur du Rideau de Bruxelles, montant La jeune fille folle de son âme, de Fernand Crommelynck  et Stanislas Cotton, artiste invité bien vivant avec un Cabaret singulier et deux monologues. Nous y reviendrons. (BUSSANG 2013, (2) ). Mais d’abord, le plaisir d’une découverte: humeurs et Histoire.

D’Avignon à Bussang, deux lieux historiques de théâtre " populaire ".

Après Avignon, ses foules, sa ville encombrée de cloîtres et de vendeurs de "off" folkloriques, sa chaleur étouffante (35 à 40°, cette année), quel bonheur de découvrir Bussang, dans un parc naturel, au cœur des Vosges : une oasis de paix et de douceur, qui vaut en soi le déplacement. Coup de cœur immédiat, d’autant plus qu’on nous loge dans l’ancienne maison restaurée du maître des lieux, Maurice Pottecher, un logis de charme (" Le domaine des rhododendrons " !), à 200m du " Théâtre du Peuple ". Un écrin de verdure, de la convivialité, comme à Avignon…en 1975, quand artistes et  passionnés se côtoyaient à la fameuse " Civette ", bien désenchantée aujourd’hui! Et puis on découvre ce Théâtre du Peuple, la beauté de son énorme nef couverte de 800 places, ce bel écrin de bois local, en forme de navire. Un bois qui porte si bien la voix des acteurs et si mal le corps des spectateurs sur ses bancs austères. Non adaptables, les bancs parce que… classés " Monument historique ", avec le bâtiment,  depuis 1976. Un bon coussin et hop, le voyage peut commencer ! 

Les Pottecher de Bussang, une « dynastie » étonnante.

théâtre du Peuple Bussang

J’ai mis tant de temps (et de plaisir) à le  découvrir, face à face,  ce " mythe " que je serai un peu bavard sur ses origines, totalement improbables et donc fascinantes. Un superbe " accident de l’histoire théâtrale " et de l’Histoire, tout court. Un phénomène unique, produit inimaginable d’un père industriel…progressiste et d’un fils poète ! Au lecteur pressé par l’actualité des pièces à voir, rendez-vous au chapitre 2, critique! Mais Bussang vaut vraiment le détour, par son charme actuel et  par son passé, un concentré d’histoire européenne.

 Dans la salle chaleureuse, encadrant la scène, " l’histoire " du théâtre (et de la région) se dessinent, en deux inscriptions du " Padre " fondateur, Maurice Pottecher: " Par l’art, pour l’humanité " et " Pour le peuple par le peuple ". En cette fin de XIXè siècle un idéalisme romantique et pacifiste " socialisant " a surgi (opposé au libéralisme (industriel) déjà triomphant) qui croyait aux bienfaits de la culture " populaire ". Il a suffi d’un père et d’un fils sur la même longueur d’ondes. Maurice Pottecher, le poète/fondateur, et son père, Benjamin, industriel, fabricant de couverts, qui instaura le premier, en France, la semaine des 8 heures pour ses ouvriers ! Sans oublier le neveu de Maurice, Frédéric Pottecher, " le " chroniquer judiciaire le plus célèbre de la deuxième moitié du XXè siècle. Commençant sa carrière par le procès de Pétain (l’occase !), poursuivant avec Dominici et Eichman avec une constante éthique, une opposition farouche à la peine de mort, sur France Inter et Europe1. Ses chroniques vous rendaient prisonnier de sa rhétorique humaniste chaleureuse ! Et puis ce natif de Bussang, a écrit deux livres sur… le " Théâtre du Peuple " de son oncle, où il avait commencé une (très) brève carrière de comédien! Quelle famille !

Revenons à Maurice Pottecher, surnommé le " Padre ", qui a créé par étapes, à partir de 1895 (il y a presque 130 ans !), avec la complicité de Papa Benjamin, ce théâtre forestier pour les ouvriers de son père et les paysans des environs. Avec la complicité de sa femme, actrice  " professionnelle ", prodiguant ses conseils et sa passion aux " amateurs " du coin. Des Alsaciens " allemands " depuis 1871, franchissaient même le " mur ", pour aller à l’école de Dame Pottecher ! Maurice écrivit  quelques dizaines de pièces " engagées ", populaires ou patriotiques, des " traces " qui n’ont pas franchi les années 70. 

Bussang, épicentre des conflits franco-allemands

la fameuse ouverture sur la nature au Théâtre du Peuple

Sur la même scène du Théâtre du Peuple, une " croix de Lorraine " rappelle que Bussang fait partie de " l’Histoire " : ce coin de Lorraine (avec Nancy et Epinal, entre autres) ne fut pas rattaché à l’Allemagne impériale, après la défaite de 1870. Mais la Lorraine entière, avec Bussang, fut annexée par Hitler en 1940, pour ajouter des travailleurs forcés à son système. Horreur finale, un tunnel ferroviaire inachevé, dans le col proche …de Bussang, fut  transformé hâtivement en 1944 en usine d’armement nazie insalubre. Les travailleurs forcés provenaient de deux camps de concentration, dont Dachau. La minuscule Bussang (1400 habitants) : un microcosme qui résume la folle histoire de l’Europe et pas seulement de son théâtre.

 

Bussang, professionnels et amateurs, entre tradition et modernité.

La jeune fille folle de son âme. Crommelynck. mes Michael Delaunoy. 2013

Pendant les deux guerres mondiales, (franco-allemandes, en fait !) le Théâtre du Peuple cessa toute activité mais Maurice Pottecher reprendra le collier jusqu’à sa mort en 1960, à 93 ans. Pendant une vingtaine d’années, ses successeurs introduiront, en plus des pièces " historiques " de Pottecher, (progressivement disparues) un répertoire classique, puis contemporain. Shakespeare d’abord, puis la déferlante moderne !  Depuis plus de 30 ans une série de metteurs en scène de renom, dont François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck et Vincent Goethals ont modernisé le répertoire en introduisant petit à petit des auteurs contemporains et des mises en scène " fouillées ", exigeantes. Tout en respectant une règle d’or " historique" : un des deux grands spectacles, celui de l’après-midi, doit associer des comédiens professionnels et amateurs. Le tout dans une ambiance hyper-décontractée de pique-nique familial. Les adultes expliquent posément aux enfants les subtilités d’un clown triste aux états d’âme compliqués :Clod et son Auguste, un beau texte de Stanislas Cotton, et son subtil interprète, Baptiste Roussillon, suscitent un beau dialogue de générations ! Mignon ! Alors, "théâtre pour tous " (façon Vilar) ? Ou "théâtre élitaire pour tous " (façon Vitez). Remontons la pente aux souvenirs : 130 ans d’histoire théâtrale " populaire " à la franco/belge.

Bussang, premier caillou d’un théâtre « populaire ».

Cabaret singulier.S. Cotton.mes V.Goethals. 2013

 Une époque " lointaine ", le " Théâtre du Peuple " ? Oui et non. Rappelons que la tentative de Maurice Pottecher fut reprise, et aménagée, en France, d’abord  par Firmin Gémier. Directeur de plusieurs théâtres " professionnels " de renom, Théâtre Antoine, Théâtre de l’Odéon, Gémier fonde, sous l’influence de Romain Rolland, le " Théâtre National ambulant " (1911-12) puis, après la guerre 14-18, le " Théâtre National Populaire " (1920-1933) au Palais Chaillot. Troisième étape de ce " TNP ", au lendemain de la guerre avec Jean Vilar…à Avignon et Chaillot. Le TNP fut transféré par un ministre, Jacques Duhamel, à Villeurbanne (Lyon) où régnait Roger Planchon (1972-2002), assisté de… Patrice Chéreau puis de Georges Lavaudant. Grandes pointures ! Quant au fameux Palais Chaillot, il continua avec Georges Wilson puis Antoine Vitez et sa fameuse formule de " théâtre élitaire pour tous " la tradition du " théâtre pour tous ", chère à Vilar.

En Belgique, enfin, faut-il rappeler que le " Théâtre national " est né " TNB " (Théâtre national…de Belgique) en 1945, d’une troupe d’ " amateurs ", les " Comédiens routiers ", dirigée par les frères Huisman, Jacques et Maurice. D’où la polémique, suscitée à l’époque, contre ces "amateurs" prenant le pouvoir dans le théâtre " professionnel " le mieux subventionné de Belgique…francophone. Heureusement un comédien " professionnel " sauva la mise : René Hainaux, " co-dirigea ", de fait, subtilement, le National  à ses débuts  avec sa double " nationalité " d’acteur professionnel et de chercheur en études théâtrales.

Cette année, les deux " invités d’honneur " du Théâtre du Peuple sont belges (le metteur en scène Michael Delaunoy, " cooptant " le Belge Fernand Crommelynck et l’auteur dramatique Stanislas Cotton, artiste invité avec 3 pièces). Pas inutile de rappeler donc que la passion commune du théâtre, propre aux " amateurs " et aux " professionnels ", peut se rencontrer au moins ici et dialoguer. Un débat passionné, sous forme de colloque festif, a permis, il y a une semaine, aux " amateurs ", de rappeler aux " professionnels " leurs " droits " dans le paysage politique et " citoyen " français.

-La jeune fille folle de son âme, de Fernand Crommelynck, mise en scène de Michael Delaunoy, à 15h, jusqu’au 24 août.

-Cabaret singulier, de Stanislas Cotton, mis en scène de Vincent Goethals, à 20h30, jusqu’au 24 août.

-Clod et son Auguste et Le roi Bohème, deux pièces courtes de Stanislas Cotton, m.e.s Vincent Goethals.  En alternance, à 18H30, jusqu’au 24 août.

NB : Critiques et interviews dans Bussang2013 (2)

Renseignements : http://theatredupeuple.com/

Christian Jade (RTBF.be)

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