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Bulli Bai, une application qui proposait de vendre aux enchères des femmes musulmanes, fait scandale en Inde

Photo d'illustration.
10 janv. 2022 à 15:373 min
Par Sébastien Farcis, correspondant en Inde

Des profils défilent sur l’application, avec des photos de femmes. On passe de l’une à l’autre, et le logiciel suggère même le "deal du jour". Bulli Bai pourrait ressembler à une application de rencontres classique, mais son propos est bien plus lugubre : elle proposait de "vendre aux enchères" une centaine de femmes musulmanes, qu’elle présentait avec des photos souvent retouchées et dégradantes.

La plateforme a émergé le 1er janvier et horrifié les femmes qui y ont trouvé leurs photos : des militantes des droits de l’homme, des avocates, une pilote de ligne et beaucoup de journalistes.

"Nous avons été ciblées car nous sommes des femmes, nous sommes musulmanes, nous avons un esprit libre et indépendant, et nous réussissons dans la vie, dénonce la journaliste de radio Sayema Rahman, dans une tribune vidéo diffusée sur le média en ligne Deshbhakt. Nous parlons au nom des opprimés et essayons de lutter contre les injustices. Et ceci est une campagne organisée pour nous faire taire. "

La plateforme a rapidement été retirée de l’Internet et aucune réelle transaction n’a eu lieu.

Plusieurs plaintes

Les femmes visées ont été profondément choquées et heurtées, mais n’ont pas voulu se laisser intimider. Plusieurs ont donc déposé plainte, sachant qu’il leur est difficile d’obtenir justice : c’est la quatrième fois en un an qu’un système similaire "d’enchères" de femmes musulmanes est lancé sur internet et la deuxième fois que cela prend la forme d’une application élaborée.

La dernière fois, en juillet, ces plaintes n’ont abouti à aucune arrestation. La police affirmait que la plateforme Github, qui avait servi à héberger l’application, n’acceptait pas de révéler l’identité des concepteurs de cette première version, appelée Sulli Deals (Sulli est un terme insultant utilisé par les hindouistes pour désigner les femmes musulmanes). Cela laissait l’impression que, dans un pays dirigé par les nationalistes hindous du Bharatyia Janta Party (BJP, parti du Peuple indien), où les appels à la haine contre les minorités sont de plus en plus tolérés, la police traînait les pieds quand des femmes musulmanes étaient attaquées.

Cette fois, les forces de l’ordre ont agi avec beaucoup plus de célérité et d’expertise. Sous la pression de Priyanka Chaturvedi, une députée fédérale de l’opposition, originaire du Maharashtra, la police de cet Etat a réalisé les premières arrestations de trois jeunes hindous, âgés de 18 à 21 ans, dont deux ingénieurs en informatique et une femme – ce qui est particulièrement choquant pour de tels actes misogynes.

Le gouvernement fédéral a alors réagi et transmis le dossier à une police spécialisée basée à New Delhi, qui a réalisé deux autres arrestations majeures entre vendredi et dimanche derniers : celles des créateurs supposés des deux applications.

Je ne suis pas d’humeur à leur pardonner.

L’ingénieur à l’origine de la plus récente, Bulli Bai, aurait reconnu les faits et affirmé à la police qu’il ne "regrettait pas". Une assurance glaçante, mais confortée par le fait que les forces de l’ordre semblent elles-mêmes prêtes à pardonner certains de ces soldats de la haine islamophobe.

Le directeur de la police de l’Uttarakhand, un Etat dirigé par le BJP et où la jeune femme a été arrêtée, a ainsi affirmé que cette accusée venait "d’une famille pauvre, que son père était décédé et [qu’elle] a dû faire cela pour l’argent", essayant ainsi de lui trouver des circonstances atténuantes et de noyer l’angle religieux.

Une des responsables de la section des femmes du BJP est du même avis : "Si une femme de 18 ans a perdu ses deux parents et agit de manière immorale, elle doit être conseillée pour se remettre dans le droit chemin. Elle n’est pas une terroriste", écrit Priti Gandhi.

Ces appels à la clémence ont été dénoncés sur internet, en premier lieu par les victimes de ces attaques islamophobes, comme la pilote de ligne Hana Mohsin Khan, qui a tweeté : "Je ne suis pas d’humeur à leur pardonner. Moi et les autres femmes ont subi un traumatisme tellement violent qu’il est parfois difficile de l’exprimer."

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