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Attentats du 22 mars : le traumatisme de la communauté musulmane

La communauté musulmane toujours traumatisée cinq ans après les attentats

© T. Mignon avec BELGA et DR

22 mars 2021 à 11:29 - mise à jour 22 mars 2021 à 16:47Temps de lecture4 min
Par Barbara Boulet

Il y a cinq ans, le 22 mars 2016, deux attentats allaient secouer Bruxelles, deux explosions simultanées à l’aéroport de Zaventem à 7h58 et une autre, dans une rame de métro à la station Maelbeek, à 9h11. Les bombes allaient provoquer la mort de 32 personnes – en plus des kamikazes, en blesser 340 autres et marquer un pays tout entier. Les attentats, revendiqués par l’organisation terroriste État islamique, allaient aussi traumatiser la communauté musulmane.

Dévisagés et stigmatisés

Attablées au centre communautaire du quartier maritime à Bruxelles, ces mamans voilées se souviennent des jours qui ont suivi les attentats de mars 2016 :

"A la télévision, à la radio, du matin au soir, on n’entend que ça : 'des musulmans, des musulmans, des musulmans'. Ce qui me blesse, c’est le regard des gens. On vous regarde de haut en bas comme si vous étiez une terroriste". Une autre surenchérit : "Dans la rue, dans le bus, parfois même on change de place".


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Un éducateur du centre s’invite dans la conversation, il témoigne lui aussi de ses souvenirs :"La communauté s’est sentie stigmatisée. Elle ne se sentait plus en sécurité. Il y a eu des attaques au couteau sur des femmes qui allaient chercher leurs enfants à l’école".

Virginie Leblicq exerce son métier de psychologue dans un centre pour familles de Saint-Josse. Parmi sa patientèle, elle compte de nombreux hommes et femmes de confession musulmane. Elle décrit chez eux une peur double au lendemain des attaques de Maelbeek et Zaventem. "J’avais des patients qui n’osaient même plus sortir de chez eux, confie-t-elle. Parce qu’en plus des terroristes, ils craignaient aussi de se faire agresser par quelqu’un qui déteste les musulmans. Il y avait vraiment une double peur".

Il y a eu une vague d'islamophobie, dit l'imam Abou Youssouf

Une vague d’islamophobie

Pour Abou Youssouf, imam à mosquée Al Azhar à St Josse, il y a véritablement eu une vague d’islamophobie : "Des gens ont essayé de mettre l’Islam en accusation, alors qu’il n’y a pas de liens effectifs avec ceux qui ont fait les attentats. Ce qu’on a senti dans une certaine presse, c’est qu’on a trop pointé la communauté musulmane et l’islam sans faire la part des choses. Si un musulman a commis un attentat, a-t-il demandé la permission des musulmans ? Est-ce que les musulmans savaient et n’ont pas dit ? "

Ce climat suspicieux, Unia (ex-centre pour l’égalité des chances) essayera de l’objectiver dans un rapport réalisé en 2017 (et mis à jour la semaine dernière) intitulé Mesures et climat : conséquences post-attentats. Ce rapport explique que l’institution a ouvert entre 2010 et 2020, 150 dossiers de supposées discriminations liées aux mesures de lutte contre le terrorisme ou au climat général en relation avec les attentats : vingt de ces dossiers à peine remontent à 2015 ou aux années précédentes. Les 130 autres, c’est à partir de 2016. En particulier, du 22 mars 2016 au 31 décembre 2017, donc pendant près de 2 ans, Unia a ouvert 4 dossiers par mois.

Comptes bancaires fermés, retrait d'attestations de sécurité

"Il y a véritablement eu dans les années qui ont suivi l’attentat, toute une série de cas et de situations de personnes à qui on a fermé des comptes bancaires, retiré des attestations de sécurité pour un travail dans un aéroport ou une centrale nucléaire", commente Patrick Charlier, directeur de l’institution.

"Il y a aussi eu des discours ou des actes de haine, des personnes que l’on accusait d’être des terroristes. Voire des enseignants qui disaient à des enfants turbulents qu’ils feraient mieux d’être en Syrie qu’ici. Ce type de comportement est beaucoup plus rare aujourd’hui. Même s’il reste de la discrimination et des discours de haine à l’égard des musulmans, mais sans faire de lien avec les attentats comme c’était le cas par le passé".

L’ensemble de la communauté aujourd’hui se concentre sur le vivre ensemble

Pendant ce temps, en son sein, la communauté musulmane de Belgique mène un examen de conscience, raconte l’imam Abou Youssouf : "On a essayé de comprendre. Au début c’était la stupéfaction. Puis on a essayé de reprendre et il y a eu une dynamique de rejet : dans les mosquées, chez la plupart des imams, on commence à réagir contre cette pensée qui a fait une OPA sur la religion musulmane en poussant des jeunes musulmans à devenir haineux envers leurs concitoyens non musulmans. On ne laisse plus de place à cette pensée dans nos mosquées, ni même dans nos réunions familiales ou nos discussions. L’ensemble de la communauté aujourd’hui se concentre sur le vivre ensemble".

Identification réactive

Ces années de turbulence n’auront pas pour autant fait fuir les fidèles. Pour la politologue Corinne Torrekens, le lien s’en trouvera même souvent renforcé : "Je pense qu’on a pu voir deux types d’attitude. La première, minoritaire, c’est une mise à distance de son identité musulmane. 'Je n’ai rien à voir avec ces attentats. Si des personnes sont capables de commettre ce type d’acte, il y a quand même un problème'. Donc une sorte de rejet de ce lien culturel ou religieux. Et puis il y a eu une deuxième sorte de réaction, plus prégnante celle-là. Une sorte d’identification réactive : Puisque ce débat public crée mon identité comme étant un nouvel ennemi de l’intérieur, un nouveau cheval de Troie, je m’identifie d’autant plus à cette partie de mon identité malmenée, blessée par ce débat public. Et donc je m’identifie d’autant plus aux musulmans et musulmanes".

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