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La couleur des idées

Bruce Begout : "la ruination n’est plus possible car la solidité n’est plus au cœur de la construction contemporaine"

Une manufacture abandonnée à Birmingham
20 mai 2022 à 14:03Temps de lecture4 min
Par Tania Markovic

Bruce Bégout est né en 1967 à Talence, commune limitrophe de Bordeaux. Adolescent, il est nourri par l’univers des ruines industrielles présent dans les groupes qui bercent sa jeunesse. Durutti Column, Einstürzende Neubauten (groupe bruitiste allemand dont le nom signifie littéralement "les constructions neuves s’effondrent") et d’autres utilisent des images de ruines industrielles sur leurs pochettes d’album ou dans leurs clips. Nous sommes à la fin des années 70, au début des années 80. L’imaginaire des ruines du monde industriel de la modernité commence à apparaître dans la culture de masse. En Angleterre, Margaret Thatcher ordonne la fermeture des mines de charbon. L’heure est à la désindustrialisation.

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Philosophe et écrivain, maître de conférences à l’université de Bordeaux III, Bruce Bégout est l’auteur de divers ouvrages, dont quatre essais aux éditions Allia, ainsi que de Suburbia, Dériville et Los Angeles aux éditions Inculte. Dans Obsolescence des ruines, il poursuit son travail sur les espaces marginaux et périphériques, cherchant à "creuser des chemins de traverse dans l’univers contemporain". Il explique que ces recherches sur l’espace, la ville ou l’architecture sont autant de prétextes pour interroger la modernité, sa continuation problématique et les mutations qui traversent nos sociétés, qu’elles soient anthropologiques, technologiques ou urbanistiques. L’homme de lettres s’est réapproprié la citation de Gilles Deleuze, "un livre de philosophie doit être une sorte de science-fiction". A "science-fiction" il a substitué "émancipation". Quand il écrit de la fiction, ce qui l’intéresse c’est "de prendre la société contemporaine, d’observer les tendances qui la traversent et de les pousser jusqu’à leur limite ultime pour voir les effets qu’elles produisent sur nous". Son goût pour les ruines et l’architecture remonte au début des années 90. À l’époque, il se rend à Los Angeles pour occuper un poste d’assistant à UCLA. Il en profite pour visiter la grande métropole californienne et est fasciné par l’impression de fragilité qui s’en dégage, impression d’autant plus renforcée que Los Angeles est situé sur une faille, celle de San Andreas, le long de laquelle pourrait avoir lieu, dans les années à venir, un tremblement de terre dévastateur. Au-delà de sa géographie même, Los Angeles lui semble vulnérable en raison de son architecture. "C’est comme si les bâtiments avaient anticipé eux-mêmes leur disparition possible". Les immeubles sont construits avec des matériaux peu nobles, les techniques de construction sont sommaires… Cela renforce son sentiment d’une fragilité de l’architecture, fragilité qu’il va interroger dans son livre sur Los Angeles mais aussi dans ses ouvrages sur Las Vegas, les motels, les mondes périurbains, ou encore dans son dernier essai sur la disparition annoncée des ruines dans nos mondes contemporains. Bruce Bégout est l’invité de Simon Brunfaut ce samedi dans la couleur des idées.

L’architecture, conçue pour durer ?

Dans Obsolescence des ruines, Bruce Bégout pose un constat. Nous vivons dans une époque où nos édifices et nos bâtiments sont de plus en plus fragiles et où les ruines n’existent plus. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, dans un nouveau monde : précisément un monde sans ruines où la seule ruine qui subsistera sera le monde lui-même… Dans l’Antiquité romaine, en témoigne le premier traité d’architecture de Vitruve, "la firmitas", c’est-à-dire la solidité en latin, était la première exigence de la construction. On retrouve cette même préoccupation dans les traités de la Renaissance, chez Alberti par exemple. En revanche, au regard de "l’architecture sans architecte" de notre époque, il est manifeste que cette dimension de stabilité et de pérennité n’est plus au cœur de la construction contemporaine. Les derniers chiffres que Bruce Bégout a réussi à obtenir datant de 2012-2013 font état qu’en Occident, la durée de vie moyenne d’un bâtiment est de 25 ans. Pourtant, "depuis l’Antiquité, l’architecture est conçue comme une production plus solide et plus durable que l’être humain". Que s’est-il donc bien passé pour que ce propre rapport à notre durée de vie s’inverse de la sorte ? Si l’Antiquité a nécessairement dû avoir ses constructions précaires, seules subsistant les ruines des constructions qui étaient les plus solides, la différence majeure avec notre époque semble être la volonté préexistante à la construction. Dans l’Antiquité, ces constructions n’étaient pas pensées pour être fragiles. La grande nouveauté de la modernité est qu’elle conçoit le précaire intentionnellement. Un changement de modalité à replacer à l’aune du capitalisme.

Dès la crise de 1929, des essayistes américains comme Bernard London commencent à dire qu’il faut intégrer l’architecture au cycle de la consommation caractérisée par le processus de destruction-production. Leur but ? Que toute la surproduction qui ne trouvait pas à s’écouler puisse le faire. L’adultération délibérée des produits, soit ce qu’on appelle aujourd’hui "l’obsolescence programmée", allait permettre le renouvellement permanent des objets de consommation. L’architecture est mise dans le lot de ces objets au même titre que l’automobile, la table ou la machine à coudre, faisant fi du besoin anthropologique à laquelle elle répond pourtant : la nécessité de construire un intermédiaire entre le monde et notre corps pour nous protéger, nous abriter. La priorité à l’époque est de mettre fin aux chômages de masse et de faire en sorte que le marché de l’immobilier fonctionne, peu importe les conséquences…

 

Retrouvez l’intégralité de l’entretien mené par Simon Brunfaut, à écouter ci-dessous ce samedi 21 mai dès 11 heures.

La couleur des idées

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