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Chroniques

Boris Johnson, quand les faits viennent gâcher une bonne histoire

Les coulisses du pouvoir

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07 juil. 2022 à 13:43Temps de lecture4 min
Par Bertrand Henne

Boris Johnson, le Premier ministre britannique, démissionne à la suite de scandales à répétition. C’est la fin d’un phénomène hors norme qui a révolutionné la manière de faire de la politique et inspiré de nombreux suiveurs, dont en premier lieu Donald Trump qui s’est beaucoup inspiré de la campagne du Brexit. A force de casser les codes, Boris Johnson a fini par casser lui-même son jouet, comme un enfant roi de la politique.

Une "école" national populiste

Boris Johnson a quelques années avant Donald Trump, modernisé ce que des Silvio Berlusconi ou même des Nicolas Sarkozy avaient déjà réussi à faire avant lui : faire triompher la droite classique par une forme de recours au “national populisme”. L’entreprise n’était pas gagnée d’avance car Boris Johnson, comme Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy, faisaient partie de l’élite, et même de l’élite au pouvoir. Dans ces conditions, pour parvenir à incarner un soi-disant “peuple” contre les “élites”, Boris Johnson a dû, comme messieurs Berlusconi et Sarkozy, baser toute sa stratégie sur une campagne de communication vantant une forme de rupture. Comme eux, il a sur le fond œuvré à reconquérir les classes populaires par un recours à des thèses "nationales populistes". Mais en même temps il a œuvré à une rupture de style, de posture.

Comme Nicolas Sarkozy ou Silvio Berlusconi, Boris Johnson prétendait "casser les codes". Il n’hésitait pas à se montrer vulgaire ou insultant. Avec un style très direct il dressait des multiples “nous contre eux” en désignant ses adversaires de "bien-pensant" et en prétendant dire tout haut ce que les gens pensaient tout bas.

L’invention de Boris Johnson

Boris Johnson a donc réinventé plutôt qu’inventé. Il a œuvré avec les outils de son temps. Le "casseur de code" est devenu le “disruptif” dans la novlangue du commentaire politique. Il s’agit pourtant d’un horrible mot qui décrit un phénomène classique celui où le politique transgresse les moyens communément admis pour arriver à ses fins, c’est-à-dire l’accession au pouvoir.

Or, ce qui caractérise la démocratie c’est le fait que pour arriver au pouvoir tous les moyens ne sont pas jugés bons. Diffamer un adversaire, utiliser la violence, menacer, cacher, tromper sont des pratiques communément réprouvées. Ce qui veut dire que la démocratie suppose un socle éthique minimal. Pour atteindre le 10 Dowing Street Boris Johnson a fait voler en éclat ce socle éthique pourtant si ancré outre-manche. Le "casseur de code" est très souvent un casseur d’éthique politique.

Quelques années avant Donald Trump, Boris Johnson a remis profondément en cause le rapport minimal à la véracité exigé des politiques. Boris Johnson a érigé en modèle la "post-vérité". Non pas le fait de mentir, ce qui existe en politique depuis très longtemps, mais le fait de n’avoir plus de rapport à la vérité du tout. Non seulement la réalité n’est plus importante, mais la cohérence non plus. Dire tout et son contraire devient la norme. Objectif confondre les faits et les opinions, induire la confusion à une large échelle.

Boris Johnson a commencé sa carrière en tant que journaliste en falsifiant un article du Times. On lui doit cette phrase fameuse : "les faits ne doivent jamais empêcher une bonne histoire". Il n’a jamais dévié. Ce slogan semble tout à fait adapté à sa carrière politique. Il aurait pu dire : "les faits ne doivent jamais m’empêcher d’accéder au pouvoir". Il termine dès lors sa carrière politique là où il l’a commencé, sur un rapport "disruptif" au réel. En l’occurrence il a menti sur la nomination dans son gouvernement de Chris Pincher, accusé d’agression sexuelle. Boris Johnson à dit qu’il ne connaissait pas les faits au moment de la nomination, on sait aujourd’hui qu’il a menti, c’est ce qui a suscité les démissions en cascade de ses ministres. Ce mensonge fait suite à des centaines d’autres, en tant que Premier ministre ou lors de la campagne "disruptive" du Brexit.

Un retour de bâton éthique ?

La démission de près de 40 ministres et la fin de carrière abrupte de Boris Johson pourrait signifier que les codes de l’éthique politique qu’il a cherché à casser existent encore au Royaume-Uni. Les sondages montreraient une désapprobation de plus en plus nette des pratiques de M. Johnson dans l’opinion. C’est une différence majeure avec Donald Trump qui s’est enfoncé jusqu’au bout dans un déni de réalité et avec lui, la moitié de l’Amérique.

Partout en Europe, et en Belgique aussi on voit se propager cette tentation de "casser les codes" en politique, souvent au détriment du respect des interlocuteurs et du respect de la véracité. Très souvent ces "casseurs de codes" et autre "disrupteurs" de la pratique politique visent surtout à perpétuer, à conserver l’ordre des choses et des rapports de force.

La “disruption” que Boris Johnson a érigée en modèle, est une réaction, au sens propre du mot. Une réaction qui se nourrit de la méfiance et de l’apolitisme qui fleurit dans nos démocraties. Les “casseurs de codes” sont comme des enfants rois qui profitent de la faiblesse de leurs parents et qui cassent leurs jouets pour nourrir leur narcissisme. Ils font de la politique comme les enfants jouent. Ils "expérimentent", ils "osent", ils "s’amusent", ils "dépassent", ils "cassent" pour leur plus grand plaisir. Ils le font au détriment de la chose publique qui se retrouve maltraitée, battue, humiliée, rabaissée au rang de vulgaire jouet. Il est trop tôt pour mesurer les dégâts que Boris Johnson a fait à la “common decency” la "décence commune" que l’écrivain Georges Orwell observait dans les classes populaires outre-manche. Visiblement, il n’est pas parvenu à ses fins. Il n’est pas parvenu à totalement la détruire. Les faits sont venus gâcher une bonne histoire.

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