Dans quel monde on vit

Blandine Rinkel à son chien : "Tu me rappelles à l’essentiel, la présence"

En toutes lettres !

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Jean-Poire : c’est le prénom du chien de l’écrivaine (et membre du groupe Catastrophe) Blandine Rinkel. En cette rentrée, elle nous souhaite de retrouver du mordant et de la tendresse. Autrement dit : tout ce que lui offre sa relation avec son chien. Elle lui adresse cette lettre.

Cher Jean-Poire,

Les villes sont rentrées, nous voilà happés de tous côtés. La folie des emplois du temps moderne reprend. Trop de rapports sociaux, trop de visages, trop de paroles. Le temps manque et le langage s’écroule. Douze fois par jour, j’ai l’impression de voir les autres mentir et de mentir un peu moi-même. Rien de méchant, une somme de petits arrangements. A chaque jour son petit mensonge, par politesse, fatigue ou lâcheté, à chaque jour son sourire incertain. Jusqu’à ce que je finisse par rentrer chez moi.

Quel soulagement alors de te retrouver, Jean-Poire. Toi, et ton énergie qui ne ment jamais. Oui, je rentre chez moi, après avoir salué la boulangère, échangé de manière passive agressive avec ma banque ou avoir fait une émission de radio, et à peine la porte de l’appartement passée, je me réfugie dans ton regard. Toujours vif, toujours là, toujours franc. Tu me regardes, nous nous blottissons l’un contre l’autre sans rien dire, et tu me rappelles à l’essentiel : la présence.

Septembre, je suis plus que jamais frappée par nos absences réciproques. Nous nous comportons comme ce garçon de café dont parle Sartre, celui qui "a le geste vif et appuyé, un peu trop précis et rapide […] celui qui vient vers les consommateurs d’un pas trop vif et dont la voix et les yeux expriment un intérêt trop plein de sollicitude pour la commande du client […] Celui qui joue. Et à quoi donc joue-t-il ? Il joue à être garçon de café."

Ce garçon de café qui, pour le dire autrement, se confond avec son rôle social, comme s’il n’était plus que ça, des gestes automatiques, des paroles machinales. Mon chien n’aurait jamais idée de faire un truc pareil. Et quand il me voit, certains soirs, prendre des airs qui ne sont pas les miens, je sens dans ses yeux qu’il se moque. Qu’il s’en fout. Oui, l’inverse de se comporter en garçon de café serait peut-être de se comporter en chien.

D’être celui qui, comme dans le dernier livre de Laurent Gaudé, "a envie de renverser la table basse, d’aboyer, de grogner, de casser l’harmonie des lieux."

Celui qui, comme dans le livre de Claudie Hunzinger, "ajoute de la gaieté au monde. Et de l’inconvenance. De l’incorrection. De l’extravagance. Du foutraque."

D’être le chien qu’on porte à l’intérieur de nous. Instinctif et sauvage. D’être soi.
D’être comme toi, Jean-Poire.

Suis-je absente à moi-même, alors que je te parle là ? Et de l’autre côté de la radio, êtes-vous là ?
Vous me direz, cette lettre s’adresse finalement peu au chien, il n’est qu’un prétexte dans cette histoire. C’est que, ce que j’ai vraiment à lui dire, à JP, je le lui dis chaque jour, à ma manière et à la sienne, à cette manière commune qui se tisse entre nous.

Animale et humaine, bizarroïde et bestiale, tendre. Oui, c’est ça que je nous souhaite au fond à tous, en cette rentrée. Retrouver du mordant, et retrouver de la tendresse. Quelques marges de liberté. Une malice canine.

A toi Jean-Poire,

A vous,

Blandine.

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