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Blake et Mortimer : Une vie sans Blake & Mortimer, l’après Jacobs. De la renaissance de la série à l’affaire judiciaire (Episode 10)

07 janv. 2022 à 06:302 min
Par Thierry Bellefroid

Edgar P. Jacobs laisse derrière lui une œuvre compacte, d’une incroyable cohérence. Hormis Le Rayon " U ", première incursion dans la bande dessinée qui évoque Le Monde perdu d’Arthur Conan Doyle, il aura consacré toute sa vie d’auteur à Blake & Mortimer. Entre 1946 et sa mort, en 1987, Edgar P. Jacobs ne leur aura écrit et dessiné que huit histoires. C’est peu.

Mais chacune d’elles a marqué. Toujours en avance d’une invention ou d’une théorie, imaginant avant l’heure un engin de guerre triphibie aussi bien qu’une montre connectée ou la surveillance des populations par drones, Jacobs s’est montré d’une prescience rare. Évidemment, la modernité vieillit. Le monde évolue vite. La science-fiction d’hier est le quotidien d’aujourd’hui. Au-delà, il y a la manière de raconter, l’art du récit, la tension dramatique, le jeu emphatique des personnages qui trahit d’un bout à l’autre de l’œuvre la nostalgie de l’auteur pour sa première vie sur les planches de l’Opéra de Lille.

 

Archives Sonuma

Après 1987, cette œuvre avait toutes les raisons de tomber dans l’oubli. Conscient de la valeur de ce qu’il avait construit, Jacobs avait imaginé une structure à trois têtes permettant de régler après sa mort aussi bien les questions de droit moral sur l’œuvre, les licences d’exploitation, l’édition et la réédition des anciens albums.

Il avait aussi prévu la conservation du patrimoine inestimable que représentaient ses planches originales, ses calques préparatoires extraordinairement poussés, ses esquisses, ses photos de repérages, sa correspondance, les modèles réduits des engins qu’il avait inventés, voire sa documentation.

Tout cela avait été mis à l’abri dans de grands coffres loués au siège d’une des plus grosses banques du pays et confié aux bons soins d’une Fondation qu’il avait présidée jusqu’à sa mort.

Editions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2021

Pour qu’une œuvre perdure, il faut cependant qu’elle accueille de loin en loin - ou mieux encore : régulièrement - des événements. En ce qui concerne Blake & Mortimer, le premier de ces événements sera la sortie du tome 2 des 3 Formules du Professeur Satō près de vingt après le tome 1, sous la plume de Bob De Moor. L’ancien assistant d’Hergé, que le père de Tintin avait refusé de prêter en son temps pour réaliser ce travail, finit par terminer cette aventure qui connaîtra un véritable succès commercial à défaut d’un succès critique.

Six ans plus tard, deux des trois entités créées par Jacobs ont changé de mains et échu au groupe Média-Participations, qui décide de ressusciter Blake & Mortimer. L’Affaire Francis Blake parait en 1996, sous la plume de Jean Van Hamme et dessiné par Ted Benoît. Il sera bientôt suivi par d’autres volumes écrits par diverses équipes. Aujourd’hui, il y a 28 tomes dans la série, elle n’a jamais été aussi populaire. Et Jacobs a vendu bien plus de ses albums depuis sa mort que durant toute sa vie.

 

Voilà pour le côté pile. Mais il y a aussi le côté face. Premier auteur de l’âge d’or à avoir pensé à créer une Fondation pour gérer son patrimoine, Edgar P. Jacobs aura aussi été le seul à avoir vu ce patrimoine pillé et revendu sous le manteau. En effet, le journaliste du Soir Daniel Couvreur allait révéler en 2017 au terme d’une longue enquête que des centaines d’originaux avaient quitté les coffres de la Fondation pour échouer, au terme d’impressionnantes transactions financières, entre les mains de collectionneurs du monde entier. L’enquête judiciaire est toujours en cours.

 

À croire qu’Edgar P. Jacobs, génie de la bande dessinée obsédé dans son œuvre par la tentation du mal, devait, par-delà la mort, trouver une cohérence supplémentaire entre sa création et son destin personnel…

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